« À qui les a connues,
à qui les a aimées,
un été sans abeilles semble aussi malheureux et aussi imparfait
que s’il était sans oiseaux et sans fleurs »Maurice Mæterlinck – « La vie des abeilles »
100 ans plus tard, avec les nouveaux pesticides, la citation de MÆTERLINCK va t-elle devenir prémonitoire ?
Il
y a un siècle, à l’aube du XXe siècle, les progrès technologiques et
scientifiques donnent à l’homme l’impression qu’il pourra bientôt comprendre et
résoudre tous les problèmes. L’homme, créature divine, va rapidement tout gérer,
tout contrôler et ainsi devenir le maître du monde. Certaines sciences semblent
même sur la voie d’être parachevées. C’est en particulier le cas de la physique
où, à l’exception de petits détails, on a, semble-t-il tout compris, tout
élucidé. Quelques années plus tard, les petits détails vont accoucher d’une
montagne et bouleverser notre connaissance du monde. Grâce à Einstein et aux
autres physiciens des fameux Congrès « Solvay »
(1), le grain de sable donne naissance aux théories de
la relativité générale et restreinte, à la mécanique quantique et finalement
révolutionne toute notre compréhension de la matière et de l’univers en
proposant toute une cosmologie nouvelle…
L’apiculture n’échappe pas à la tendance. Même si on est encore en pleine
bataille des fixistes et des mobilistes, les inventions du milieu du XIXe siècle
rentrent petits à petits dans les mœurs et le mouchier d’autrefois devient le
maître des abeilles… En allemand, l’apiculteur n’est-il pas le « Bienenvater »
ou le « Bienenzüchter » ? « La première fois qu’on ouvre une ruche, on éprouve
un peu de l’émotion qu’on aurait à violer un objet inconnu et peut être plein de
surprises redoutables un tombeau par exemple »… C’est ainsi que débute le
chapitre 6, livre premier « Au seuil de la ruche », de l’ouvrage de Maurice
MÆTERLINCK, « La Vie des abeilles ». Le futur Nobel de littérature n’est pas un
scientifique, mais un littéraire. « La Vie des abeilles » paraît en 1901, la
première année du nouveau siècle. MÆTERLINCK est apiculteur depuis 20 ans. Il
est également bien renseigné et les idées et les connaissances qu’il exprime
peuvent être considérées comme une excellente synthèse des connaissances de
l’époque. Les nombreuses observations effectuées d’abord par Réaumur, Huber se
sont multipliées avec l’invention et la vulgarisation de la ruche à cadres
mobiles. D’une manière générale, le fonctionnement de la colonie d’abeilles avec
sa reine, ses mâles, ses ouvrières, l’essaimage, le couvain, la récolte du
nectar, du pollen, de la propolis est maintenant bien compris. Les mythes ont
vécu. Ce qui semble préoccuper le plus MÆTERLINCK c’est ce qu’il appelle «
l’esprit de la ruche ». Qui commande cette admirable organisation ? On a bien
compris que la reine n’avait de reine que le nom… Quelles lois permettent le
fonctionnement de cette admirable organisation ? Il faudra attendre encore
quelques décennies pour commencer à en avoir une idée.
Des
problèmes nouveaux vont cependant rapidement apparaître…
En
1904, sur l'île de Wight (Île anglo-normande face à CHERBOURG), une épizootie
d'étiologie inconnue fait périr toutes les abeilles. Elle atteint l’Angleterre
puis la France quelques années plus tard et ne devient l’acariose qu’en 1921
lorsque le Docteur RENNIE découvre dans les trachées de l’abeille l’acarien
Acarapis woodi. La maladie fait des ravages… Que s’est-il donc passé ?
Probablement un changement de niche écologique. Les acariens sont nombreux dans
les ruches. Ils vivent en commensaux, apparemment sans nuire à la colonie. L’un
deux, peut-être Acarapis dorsalis, a probablement évolué pour devenir parasite
intratrachéal… La nouvelle espèce est invasive. Elle commence par se multiplier
de façon exponentielle car elle n’est quasiment pas « freinée » par le milieu…
C’est le début d’une série qui se poursuivra 70 ans plus tard avec l’arrivée en
Europe d’un second acarien invasif, Varroa destructor, comme on l’appelle
maintenant… Là également, il y a eu un changement de niche écologique : Varroa
a, en premier lieu, passé de Apis cerana à Apis mellifica. Cela grâce à
l’introduction par les européens de Apis mellifica en Asie du sud-est. La
réintroduction d’abeilles vers l’Europe a ensuite fait le reste avec les
conséquences que l’on sait. Demain, cela sera peut être le tour d’Æthina tumida,
la banalisation des transports, des échanges intercontinentaux, leur rapidité,
laisse penser que la série n’est, malheureusement, probablement pas terminée !
Pour rester dans le domaine des invasions, c’est l’abeille africaine Apis
scutellata qui, elle, devient invasive. Introduite en 1956 dans l’état de
Sao-Paulo au Brésil, l’abeille africanisée peuple aujourd’hui la plus grande
partie du continent américain avec toutes les difficultés liées à son extrême
agressivité et cette année la loque américaine vient d’être découverte pour la
première fois dans ce même pays.
La
découverte, dans les années 1940, des propriétés insecticides du Dichloro
Diphényl Trichloréthane plus connu sous son abréviation de DDT est saluée comme
une immense victoire de la science. Grâce à lui et aux autres molécules qui vont
suivre, l’humanité va être débarrassée de tout ses maux. On en est persuadé. Il
est vrai que les premières victoires sont éclatantes. Le DDT facilite même
l’avancée des américains lors de la libération de la libération de la Péninsule
italienne – il permet d’enrayer une épidémie de typhus à NAPLES… On est certain
que le paludisme va être vaincu grâce à l’éradication des moustiques ainsi que
la plaie d’Egypte que sont les criquets migrateurs… Aujourd’hui, le paludisme
tue plus que jamais et l’Afrique du Nord et subsaharienne subit encore
régulièrement les invasions de criquets migrateurs… Par contre, des populations
entières d’oiseaux et de poissons sont menacées… Aujourd’hui, on fait que
l’usage des pesticides de toutes sortes est à l’origine de la féminisation de
beaucoup d’espèces. Les abeilles, elles, périssent en grand nombre dès la fin
des années 40 et les revues apicoles du milieu du XXe siècle relatent
régulièrement des catastrophes. L’absence de sélectivité des molécules et leur
usage irréfléchie expliquent les tapis d’abeilles mortes que les apiculteurs
découvrent devant leur ruche. Aujourd’hui, le mal est plus insidieux… Les
colonies se dépeuplent. Sans doute, les insecticides nouveaux n’en sont-ils pas
la seule cause et faut-il chercher dans ces disparitions des origines multiples.
C’est d’ailleurs probablement beaucoup plus grave et beaucoup plus irrémédiable
que si c’était une simple histoire de GAUCHO ou de RÉGENT. Certes,
l’imidaclopride et le fipronil ne sont probablement pas anodins. Mais, il est
irréaliste de vouloir expliquer aussi simplement tous les maux de l’apiculture.
Disparition de la biodiversité végétale associée à certaines pratiques apicoles
dans la lutte contre les maladies et parasites de l’abeille ont probablement
leur part de responsabilité.
Le siècle qui vient de se terminer à également été celui de la naissance de la
génétique, science qui va probablement secouer le XXIe. Çà démarre petitement
avec la redécouverte des travaux de MENDEL… Plus tard, l’américain MORGAN fera
ses expériences avec ses drosophiles… Découverte du rôle de l’ADN, de sa
structure, des relations entre les gènes et les protéines, des enzymes de
restriction, séquençage du génome… Tout s’accélère… Manipulations génétiques,
génie génétique, O.G.M. mots chargés trop souvent de tous les maux… Peut-être
parce que ce vocable, mystérieux pour le profane, fait ressortir en nous
d’ataviques angoisses comme le mythe du Docteur FAUST ? Mais le diable est-il
toujours celui que l’on croit ?
L’apiculture n’est pas en reste… Pour l’apiculteur, il s’agit avant tout de
sélectionner. De fabriquer une abeille à sa convenance : travailleuse, douce,
résistante aux maladies, peu essaimeuse, qui tient bien le cadre, qui ne
propolise pas trop… Une abeille de salon… Avec ses modes : italienne,
carniolienne, caucasienne, « Buckfast », chacun y va de sa meilleure abeille, de
sa meilleure race… On introduit… Un petit parfum d’exotisme… Ce qui vient
d’ailleurs est naturellement toujours mieux. Avec des résultats quelquefois
surprenants, quelquefois même contradictoires…
Alors ? Pathologies nouvelles + espèces invasives + insecticides + herbicides +
réchauffement climatiques + modifications environnementales + OGM + pratiques
apicoles aberrantes (traitements, antibiotiques, etc…) + pollution des sols, de
l’eau et de l’air + sélection de l’abeille sans tenir compte des besoins de
l’espèce + disparition de la flore utile, etc… Finalement, bien qu’elle en
souffre, notre abeille est quand même un insecte extraordinairement résistant
pour résister à tout çà !!!.
Paul SCHWEITZER
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
© CETAM-Lorraine 2007
(1) Les congrès « Solvay » réunissaient durant tout le début du XXe siècle l’élite de la physique européenne. Le premier eut lieu en 1911.
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