Notre premier contact est pris avec Monsieur Telmo Martinez
zoo-technicien de l’Université Nationale de Colombie et passionné d’apiculture,
dont l’investigation principale est axée sur les recherches antimicrobiennes de
la propolis, qui nous accueille avec une grande gentillesse, amabilité soit dit
en passant qui fait partie de l’idiosyncrasie ancestrale des habitants de ce
pays non encore surcontaminé par l’invasion des « nordistes du Pacifique à
l’Oural » avides pour la plupart de richesses et de pouvoir, bien que quelques
griffures aient été laissées par les invasions successives et par les razzias
initiées sur ce continent par tonton Cristobal et ses quarante voleurs le 12
octobre 1492.
Telmo appartient à un groupe de travail basé à Bogota et dirigé par Madame
Judith Figueroa, micro biologiste, engagée pour sa part dans les recherches
concernant les maladies de la ruche et les propriétés alimentaires et
médicinales de ses produits. Le travail de Telmo et de ses collègues est
essentiellement basé sur les méthodes « bio organicas » pouvant s’apparenter à
nos méthodes qualifiées de bio-dynamiques, le respect par exemple des flux
magnétiques pour le placement des ruches ou encore de l’influence de l’astre
lunaire sur le démarrage d’un remérage, tous ces procédés étant bien évidemment
étayés par de patientes observations, le refus catégorique des traitements
chimiques, ni pour varroa, ni même pour ce qui concerne mycoses et loques.
La sélection des souches africanisées est privilégiée, les colonies infectées
sont détruites et aseptisées dans les règles bio-organiques (essentiellement par
brûlage) mais jamais traitées. Un très faible taux de mortalité naturelle est
enregistré. Varroa ainsi que tous les autres virus et agresseurs sont considérés
comme des parasites naturels et l’idée est de laisser l’abeille faire son
patrimoine génétique au fil des années pour organiser sa défense. Une grande
leçon de sagesse, si l’on part du principe que depuis plusieurs millions
d’années, nos hyménoptères ont pu évoluer et survivre sans aucune aide de
l’humanoïde « assisté » de ses molécules empoisonnées !!
Bien évidemment, l’idée n’est pas de se laisser aller au fatalisme mais bien au
contraire de mener une lutte loyale et sans merci, contre les ennemis de nos
abeilles, à commencer par les groupes de pression, très habiles pour « affoler
le public » et pousser tout « naturellement » les crédules à la surconsommation
de pesticides de toute nature. La question qui vient instantanément à l’esprit :
serions-nous manipulés par cette armée d’habiles technocrates ?
Telmo
est un apiculteur enthousiaste, davantage captivé par l’aspect scientifique et
humain, que par le seul profit. Il est accompagné dans son ouvrage d’une demi
douzaine de salariés. L’apiculture est sa seule ressource et il vit visiblement
bien avec une centaine de ruches et une partie négoce, sa production principale
: le pollen. Le nectar est produit par son frère dans la zone caféière de
Caicedonia (Valle), Colombie. Notre première visite sera sur un des ses ruchers
de la savane de Bogota, situé à près de 3 000 mètres d’altitude. Partant du
principe que l’air de la montagne est recommandé aux allergiques (acariens) ma
première idée est de demander à Telmo si l’altitude n’aurait pas un effet
réducteur sur les populations de varroas, il semble qu’il n’en soit rien.
Cependant, les colonies examinées sont toutes en très bonne santé malgré la
présence observée de varroa sur quelques adultes et de braule sur la plupart des
reines. Les ruches sont menées sur des corps langstroth de 8 cadres et
complétées par un cadre nourrisseur de 3 litres alimenté en sirop chaque semaine
tout au long de l’année, il est précisé plus haut qu’aucune récolte de nectar
n’est prélevée, seulement du pollen à hauteur de vingt pour cent environ de leur
moisson. La deuxième visite est menée au cœur d’une zone semi-sauvage,
pluriculturelle et caféière.
La
Mesa, Cundinamarca, zone richissime en nectars et pollens, mirto (buis),
caracucho (Impatiem nolitagere) palma robelina (phœnix robelenii), agrumes,
palmiers, bananiers, goyave etc…Départ de Bogota à l’aube pour la « finca » de
Monsieur Gustavo Véga, deux heures de route et un quart d’heure de marche sur un
sentier asinien. Don Gustavo est un « apiculteur intégral » récoltant de
nectars, pollen, propolis, gelée royale, éleveur de reines, pratiquant le double
transfert de larves, méthode consistant à greffer une larve dans la cupule et la
remplacer le surlendemain dans le but d’optimiser la qualité de la reine. Don
Gustavo est une personne telle que tout apiculteur passionné a rêvé de
rencontrer un jour : c’est « l’homme qui sait parler aux abeilles » l’homme qui
sait qu’il est parfois nécessaire de sacrifier une reine mais qui a toujours
refusé de le faire de ses propres mains, qui ne replace jamais une hausse ou un
couvre-cadre sans s’être assuré au préalable qu’aucune abeille n’est restée
prisonnière. De ces êtres rares qui savent écouter, observer, qui n’engagent la
conversation que lorsqu’on a réussi a rentrer dans leur cœur et qui se
transforment en orateurs intarissables lorsqu’ils commencent à exprimer leur
passion. Personnage exceptionnel ayant le pouvoir d´apprivoiser les oiseaux de
la forêt, de vaquer à ses occupations avec un oiseau sauvage perché sur chacune
de ses épaules. Dans sa cuisine, une cage toujours ouverte où perruches, canaris
et perroquets font bon ménage et viennent passer la nuit pour repartir au petit
matin. Il est accompagné de sa fille Luz et de son épouse Doña Irène, personnage
pittoresque dont l’éloquence et la verve, compensent largement la discrétion de
son âme-sœur !!
La
troisième partie de notre programme se déroulera sur le flanc oriental de la
cordillère, dans les environs de San Agustin sur une zone de culture de la
mythique erythroxilum coca, une « promenade » à 12 heures de route de Bogota,
agrémentée de 10 heures de 4 x 4 sur les pistes de caillasse…et enrichie de
quelques heures de marche. Les premières investigations de notre équipe,
laissent supposer que cette plante insolite, peut produire un pollen aux
propriétés exceptionnelles, l’idée commune étant de réhabiliter ce merveilleux
arbuste dont la feuille et la fleur renferment des vertus magiques (j’allais
dire stupéfiantes !) Des communautés indigènes dont le but est de rétablir
l’idée qu’il convient de ne pas faire confusion entre coca et cocaïne et surtout
de pérenniser et respecter leurs traditions ancestrales, ont pu obtenir de haute
lutte les autorisations du gouvernement, la constitution nationale stipulant
qu’il est permis de cultiver 45 pieds de coca par famille. A base de feuille de
coca, l’on obtient des tisanes, crèmes et onguents aux réelles et surprenantes
vertus curatives.
Des recherches orientées sur l’intérêt apicole de cette plante sont d’ores et
déjà entreprises par notre groupe. Cette démarche va dans le droit fil du
mouvement d’échange équitable et notre cause semble juste. Notre pensée est de
susciter en parallèle une prise de conscience et il est important de préciser
que ces communautés indigènes, foncièrement non-violentes, ont choisi le sentier
politique plutôt que celui des armes pour faire accepter leur bagage culturel.
Il est grand temps d’expliquer que les aéroplanes de ceux qui ont choisi la
lutte chimique, orchestrée par de puissants lobbies étrangers (ne nous étendons
pas sur ce point) déversent des tonnes de produits défoliants ayant un effet
dévastateur sur l’environnement et les populations.
De nombreuses anecdotes m’ont été rapportées par les intéressés, (faits
jalousement occultés par les mass-médias) d’enfants gravement brûlés, de
nourrissons mal formés et même de décès. Est-il permis d’admettre que certains
produits ayant été formellement interdits dans les années 70 au sein des pays
industrialisés puissent encore aujourd’hui, semer le trouble et la désolation
dans les pays en voie de développement et a-t-on le droit de fermer les yeux ?
Grâce à des personnes sages et persévérantes, il existe actuellement sur le
marché, quelques produits légalement commercialisés et fort salutaires, comme
par exemple le thé de coca, qui auraient des vertus fortement énergétiques,
antidépressives, digestives, calmantes et dépuratives. Une démarche de
réhabilitation durable pourrait apporter le bien-être et la dignité à plusieurs
milliers de familles. Sans subventions, sans offrandes, simplement en
développant la production propre et en échangeant nos savoirs. N’est-il pas plus
salutaire de trouver des solutions avec nos cœurs et notre intelligence, que de
faire semblant de mener une lutte avec des défoliants… Les marchands de
poudre(s) de toute nature le savent bien mais feignent de ne pas le comprendre.
Ces gens-là auraient-ils encore de beaux jours devant eux ? Comme toujours, j’ai
recherché dans mon petit livre de chevet, bible de la sagesse (selon moi) une
strophe et pour boucler cette chronique, quelle meilleure conclusion que ce
merveilleux passage du génial Antoine de Saint-Exupéry ? « Et que fais-tu de
cinq cent millions d’étoiles » ? demanda le petit prince au businessman - Ce que
j’en fais ? - Oui - Rien…Je les possède - Et à quoi cela te sert-il de posséder
des étoiles ? - Ça me sert à être riche - Riche de quoi ? - Riche d’étoiles «
Celui-là, se dit en lui même le petit prince, il raisonne un peu comme mon
ivrogne » - Pourquoi bois-tu ? avait demandé le petit prince à l’ivrogne - Pour
oublier - Oublier quoi ? - Oublier que j’ai honte - Honte de quoi ? - Honte de
boire Moi, dit encore le petit prince au businessman, je possède une fleur que
j’arrose tous les jours et c’est utile à ma fleur que je la possède mais toi tu
n’es pas utile aux étoiles. Le businessman ouvrit la bouche et des yeux ronds
mais ne trouva rien à répondre et le petit prince s’en fut, perplexe.
Jean-Marie MICHEL
avec l'aimable autorisation de la revue
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