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Génétique -
Espèces, races et biodiversité Par P. POLUS ![]() avec l'aimable autorisation de la revue Abonnez-vous => |
Lorsque
j'étais enfant, ma mère, au début du printemps, portait, chez un fermier de nos
connaissances, quelques pots de grès avec comme consigne de les lui remplir les
uns de beurre, les autres d'œufs. C'étaient ses provisions pour l'hiver suivant,
car, à cette époque, l'hiver était le temps où les vaches "ne donnaient plus et
les poules ne pondaient plus". C'était aussi l'époque où la sélection n'avait
guère fait son entrée dans les campagnes. Sans doute gardait-on les meilleures
vaches et, si possible, leur descendance ; sans doute les poussins, nés de " la
couveuse " dans un coin de la grange, subissaient-ils les rigueurs du climat :
ils étaient " rustiques " ! Mais cette " sélection naturelle " n'était
profitable qu'à l'espèce et le propriétaire n'en avait qu'un faible surplus.
Actuellement, les races, qui ont été créées par l'Homme, produisent toute
l'année et s'il y a un excédent c'est parce que nous ne savons pas, par la
réduction du nombre des bêtes productrices, adapter notre cheptel à nos besoins.
Le raisonnement que je viens de tenir pour les animaux est encore plus flagrant
au niveau des végétaux. Tous nos légumes, tous nos fruits, toutes nos céréales
sont des races créées par l'Homme.
De tous les animaux, de toutes les plantes élevés par l'Homme, seule l'Abeille
est encore de races naturelles. Est-ce un bien ? Pour y répondre il faut se
rappeler ce qu'est une espèce et ce qu'est une race.
Une espèce comprend tous les individus capables de se reproduire entre eux et
donner une descendance féconde donc capable de reproduction.
Chez l'abeille, c'est l'espèce mellifica qui peuple nos ruches et elle seule.
Une autre espèce est élevée en Asie c'est cerana, beaucoup moins productive.
On distingue deux grands règnes d’espèces vivantes, les plantes et les animaux,
avec parfois, chez les êtres inférieurs, des difficultés à les classer dans l’un
ou l’autre de ces deux règnes. L’ensemble des êtres vivants va des virus (dont
environ 5 000 espèces sont connues, mais dont il reste probablement quelques 500
000 à découvrir), aux vertébrés avec 45 000 espèces répertoriées et environ 50
000 à décrire. En ce qui concerne les insectes, 950 000 espèces sont connues,
mais on estime à 8 000 000 le nombre d’espèces restant à découvrir.
L'Homme est actuellement incapable de créer des espèces. Les espèces sont des
produits de la nature et l'évolution de ces espèces est extrêmement lente
(plusieurs centaines de milliers d'années). On estime que la vie d’une espèce
est d’environ deux millions d’années et que 99 % des espèces ayant vécu sur la
terre, sont disparues. Le nombre d’espèces connues et décrites serait d’environ
1,75 millions, mais on estime que le nombre d’espèces peuplant la planète serait
de l’ordre de 3,6 à plus de 100 millions. On découvre régulièrement des espèces
inconnues bien que parfois très communes, mais le rythme de ces découvertes est
de plus en plus lent. Même en Europe et en Belgique, il y a encore de nombreuses
espèces inconnues.
Chez l’Abeille, on connaît actuellement une dizaine d’espèces parmi lesquelles
Apis cerana, Apis melifera, Apis dorsata, Apis florea.
Notre abeille, Apis melifera, s’est répandue dans le monde entier soit
naturellement, soit par l’intermédiaire de l’homme, car, de toutes les espèces
du genre Apis, elle est la seule à nous donner autant de miel et à pouvoir vivre
dans les ruches que nous lui offrons.
Au fil du temps, dans les espèces sont apparues des races. Pourquoi ? Comment ?
Quelles en sont les conséquences ?
Les espèces qui ont pu survivre pendant ces millénaires se sont répandues dans
le monde. Mais tous les endroits où elles se sont implantées n'ont
pas toujours
été favorables à leur développement.
Imaginez des territoires de la taille d’un continent (C1 et C2). En un endroit
d’un des territoires apparaît une espèce animale. Le biotope étant favorable,
l'espèce se répand sur tout le terri-toire. Si un obstacle se présente, la
progression de l'espèce au delà de l'obstacle sera interrompue. Ainsi Apis
melifera, qui s’est répandue de l’Afrique vers l’Europe et le Proche-Orient, n’a
pas pu d’elle-même franchir l’Atlantique (ou le contourner) pour atteindre
l’Amérique.
Au fil des millénaires, l'évolution du biotope, les mouvements de la croûte
terrestre vont faire apparaître des nouveaux obstacles dans le territoire de
l'espèce, divisant celle-ci en groupes de population.
Une espèce occupe les territoires 1, 2, 4, et 5, Chaque groupe est isolé des
autres : le groupe 1 est isolé par un bras de mer, le groupe 4, par le désert 3,
le groupe 5, par une chaîne de
montagnes.
Quant au continent C2, il n'a jamais été colonisé par l'espèce.
De ce fait il s'est trouvé que des groupes d'individus ont été isolés d'autres
groupes d'individus de la même espèce et de la même origine. Il est en effet
facile d'imaginer que l'apparition de montagnes, de mers, de déserts par exemple
partage la population d'une espèce ou du moins rend les contacts plus difficiles
et donc moins fréquents. De même sur une grande étendue de territoire
entièrement occupé, les populations éloignées l’une de l’autre se développeront
sans contacts entre elles.
Les populations ainsi isolées l'ont été avec un certain patrimoine génétique
collectif (ensemble des caractères des individus). Les groupes d'individus
s'étant formés au hasard, c'est au hasard que les caractères présents dans
chaque groupe ont été répartis. Chaque groupe aura des caractères communs à tous
les groupes mais aussi des caractères présents chez certains groupes et absents
chez les autres.
La Génétique nous apprend que la plupart des individus transmettent à leur
descendance directe la moitié de leur capital génétique. La fusion de l'ovule et
du spermatozoïde reconstitue un capital génétique complet. L'effet de ces
scissions et fusions successives et très nombreuses, auxquelles il faut ajouter
l'apparition de caractères nouveaux (mutations génétiques), modifient le
patrimoine génétique collectif. La disparition d'individus mal adaptés au
biotope entraîne la disparition de certains caractères en favorisant les mieux
adaptés qui se reproduisent plus et modifient ainsi la structure génétique des
populations. Ce sont aussi les individus les plus forts, les plus féconds dans
le groupe qui, indépendamment du biotope, se multiplieront le plus, créant ainsi
une population composée d'individus survivant aux attaques extérieures mais pas
nécessairement les meilleurs possibles. Constatons que,
de ce fait, une population stabilisée est une population adaptée au biotope et
sa transplantation dans un autre biotope très différent peut lui être fatale ou,
au contraire, très bénéfique. Exemple : Une population au développement
printanier tardif transplantée dans un biotope au printemps hâtif ne sera pas
développée suffisamment pour les premières récoltes. Inversement, une colonie
provençale transplantée dans le nord de l'Europe sera trop précoce au printemps.
Cette transplantation peut cependant être au contraire très favorable au
développement de la population transplantée, si elle peut trouver un nouvel
équilibre dans son nouveau biotope. La transplantation de Varroa sur notre
abeille lui a été très profitable, mais ce profit n'aurait duré qu'un temps sans
l'intervention de l'Homme, car en effet par son développement fulgurant Varroa
aurait tué Apis melifera et se serait tué lui-même. C’eut été une manière
radicale de trouver, peut être, une abeille résistante aux varroas !
De plus, il est facile de comprendre que, si dans un groupe d’individus, il y en
a un qui possède un ou plusieurs caractères différents des caractères communs au
groupe, ces caractères finiront par disparaître du groupe. Il y aura une perte
naturelle des caractères très peu représentés.
Dans cette évolution le comportement des individus va évoluer également, les
signes extérieurs permettant aux individus de se reconnaître (formes, couleurs,
sons, vibrations, odeurs, mouvements, etc...) vont se modifier. Or les signaux
extérieurs émis et perçus par les individus sont très importants au moment des
accouplements. L'ensemble de ces signaux forme une séquence de comportements qui
contribue à faciliter l'accouplement. Une mauvaise perception de ces signaux
défavorise le rapprochement des partenaires potentiels et leur accouplement.
De plus l'évolution des organes peut conduire à une différenciation rendant
certains accouplements difficiles et constituer donc un frein aux accouplements
interaciaux. Il faut toutefois bien se souvenir que, si un processus de
différenciation est amorcé, il n'ira pas jusqu'à l'isolement sexuel. Tout au
plus sera-t-il plus favorable à l'accouplement d'individus d'une même race, mais
les accouplements entre individus de races différentes restent fréquents.
Lorsqu'une race occupe un très grand territoire, elle rencontre des variations
considérables en altitude, en latitude, en climat, en flore. Il en découle une
différenciation de morphologie, de physiologie et de comportement qui crée des
sous-races locales, appelées les écotypes. Chez Apis melifera melifera
(l’abeille noire), qui est la race naturelle de toute l’Europe de l’ouest, les
colonies du sud et les colonies du nord, sans contact entre elles, se sont
diversifiées.
Au contraire, sur un territoire restreint, plusieurs races d’une même espèce ne
pourront subsister indépendamment l’une de l’autre. Il y aura forcément
croisements jusqu’à l’obtention d’une race unique, fusion des races de départ.
Pour ne parler que de l'Abeille européenne, elle forme actuellement
4 grandes races :
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Apis mellifera mellifera : l'abeille noire qui s'étend dans toute l’Europe de l’ouest et du nord, |
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Apis mellifica ligustica : l'abeille italienne, dans la péninsule italienne, |
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Apis mellifica carnica : la carniolienne, établie en Europe centrale, |
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Apis mellifica caucasia : la caucasienne, dans le Proche-Orient. |
L'isolement relatif dans les îles de la Méditerranée ou par-delà les chaînes montagneuses a créé des écotypes : l'ibérienne, en Espagne et au Portugal ; la sicilienne, la cypria...
Apis melifera est originaire d’Afrique. C’est Apis melifera scutellata qui s’est
répandue vers l’Europe de l’ouest en donnant Apis melifera intermissa en Afrique
du Nord, puis Apis melifera iberiensis dans la péninsule ibérique et enfin Apis
melifera melifera (l’Abeille noire). Une autre migration d’Apis melifera
scutellata vers le Proche-Orient et de là vers l’Europe de l’Est en y donnant
Apis melifera ligustica (l’Abeille italienne) et Apis melifera
carnica (l’Abeille de l’Europe centrale). On peut dire que l’Abeille noire est
plus proche de l’intermissa d’Afrique du nord que de l’Abeille italienne.
On présume qu’Apis melifera s'est répandue dans toute l'Europe, puis une
glaciation est apparue qui a repoussé l'espèce dans des zones refuges (Espagne,
Italie, les Balkans, Grèce, Turquie, ...). La période glaciaire ayant été très
longue, les races se sont différenciées dans ces refuges, puis, après la période
glacière, se sont à nouveau étendues en Europe. Il faut remarquer que l'Homme a
été pour une bonne part dans son extension et son maintien dans les régions nord
de l'Europe.
Premières conclusions
Par la manière dont elles se sont formées, les races d'abeilles constituent une
sélection génétique naturelle adaptée au territoire sur lequel elles se sont
développées (à condition que l'Homme ne soit pas intervenu). Cette adaptation
est due au hasard sans plus, il n'y a pas eu de choix au départ.
Cette adaptation permet à la race de survivre dans son milieu naturel, le "plus"
demandé par l'Homme n'existe pas.
Pour l'Abeille "naturelle" l'Homme est un prédateur.
Si le patrimoine de départ d'une race avait été différent, la race aurait été
différente. Qu'on se dise bien : les caractères d'une race n'ont pas été choisis
au départ. C'est la "lutte pour la vie" qui a constitué les populations.
A tous ceux qui mettent en avant l'adaptation au biotope pour prôner l'élevage
de telle ou telle race pure, il faut dire que si l'abeille d'une région était
par la sélection naturelle, résistante aux agents extérieurs de cette région, le
milieu a considérablement évolué du fait de l'agriculture intensive, de
l'urbanisation, des remembrements, de la disparition des friches et des haies,
de l'usage des pesticides et des engrais qui ont profondément modifié la flore
et même le sol. Il faut donc être bien conscient que si les écotypes régionaux
sont bien résistants à un milieu, l'évolution artificielle de ce milieu peut
être la cause d'une inadaptation de l'écotype. La réduction du nombre d'espèces
mellifères et l'augmentation des cultures monoflorales (colza,
tournesol,...) peuvent conduire les abeilles à récolter un pollen monovariétal
pouvant perturber leur équilibre nutritionnel. Sans doute l'Abeille est-elle
toujours là, mais elle jouit de la protection active de l'Homme. Par son action
démesurée sur l'environnement, l'Homme a détruit ou raréfié un grand nombre
d'espèces, accélérant la disparition naturelle des espèces.
Il faut toutefois savoir que les races naturelles constituent un réservoir de
patrimoine génétique stable, connu (ou que l'on peut connaître). Encore faut-il
déterminer avec certitude quels sont les caractères stables liés à la race,
reconnaître leur constance, leur transmissibilité et l'intérêt qu'ils peuvent
avoir pour l'utilisation de la race pure en apiculture. La conservation des
races naturelles pures est donc indispensable si on veut garder un patrimoine
génétique sélectionné naturellement. Un brassage inconsidéré des races
naturelles sans sauvegarde de celle-ci, nous conduira à une instabilité totale
des caractères et à l'impossibilité d'une sélection organisée. C'est ce qui se
passe actuellement dans la majorité des ruchers où l'apiculteur amène n'importe
quoi qui se croise avec n'importe quoi, même si l'apiculteur "choisit ses bonnes
colonies pour élever". Les croisements incontrôlés du cheptel apicole actuel ne
permettent pas un travail de sélection efficace parce que l'éleveur ne connaît
pas le potentiel génétique de ses souches. Le premier travail serait de
stabiliser les caractères (bons ou mauvais) des souches, mais comme nous le
verrons plus loin, les souches provenant de nos croisements et stabilisées
(travail long, difficile, et qui doit se faire sur un grand nombre de colonies
issues d'une même souche) ne rendront pas la race de départ, mais une nouvelle
race proche peut-être de la race de départ mais, sous certains aspects,
différente.
Disons donc bien, et tout le monde doit en être très conscient, qu'une race pure
aux caractères stables et connus est très utile en tant que réservoir génétique
disponible. Mais c'est une profonde erreur de dire à l'apiculteur : " Vous ne
devez élever que la race A pour la sauver de la disparition". La conservation
d'une race est affaire de spécialistes, pas de tout un chacun. L'apiculteur
cherche une Abeille qui produit du miel et qui, en plus, possède certaines
autres qualités, pas une Abeille de telle race. Pour bien des raisons, on
souhaite garder les anciennes variétés de fruits parce qu'elles ont des qualités
utiles aux créateurs de nouvelles variétés. Il serait absurde de vouloir
répandre ces anciennes variétés chez les amateurs en lieu et place de variétés
plus productives et de meilleure qualité. On peut se demander d'ailleurs si le
retour à une race naturelle pure n'est pas une utopie et une perte de temps. Ne
serait-il pas plus logique
d'aller de l'avant et de créer des races répondant de plus en plus aux besoins
de l'Homme ?
Race
naturelles et sélection
Dans un biotope en équilibre, toutes les espèces animales et végétales,
représentées par la race locale, vivent en bonne harmonie, le nombre d'individus
de chaque espèce varie peu, la limitation des espèces étant le fait de
l'élimination des individus excédentaires par la prédation, les intempéries, les
maladies, etc... Cet équilibre, qui semble merveilleux, est cependant dû à un
phénomène naturel généralisé qui ne nous apparaît que si on y réfléchit bien. Ce
phénomène, valable tant pour les plantes que pour les animaux, c'est la
fécondité des espèces qui donne, de très loin, un nombre d'individus bien
supérieur au nombre d'individus arrivant à se reproduire.
Deux exemples pour clarifier ce principe : Un grain de blé qui germe, pousse et
arrive à maturité, va donner des dizaines de grains de blé mais de ces dizaines
de grains de blé, un seul
arrivera à maturité et à donner, lui aussi, quelques dizaines de grains de blé.
Un couple de papillons produit en moyenne 300 œufs, mais, dans une population
stable, de ces 300 œufs seuls deux individus pourront se reproduire en pondant
de nouveau 300 œufs. Tous les autres individus qu'ils soient blé ou papillons,
seront éliminés avant leur reproduction, victimes de la prédation (ils auront
servis de nourriture à d'autres espèces), de la maladie qui, du point de vue
naturel, est une autre forme de prédation. Dans un biotope en équilibre, il y a
toujours un fort excédent d'individus servant à la survie des autres. Si dans ce
biotope, la population d'une des espèces vient à croître ou à décroître, le
déséquilibre s'installe et le biotope se modifie au détriment de certaines
espèces qui se raréfieront ou disparaîtront.
Au départ, dans nos régions, l'Homme faisait partie du biotope. Il cueillait, il
chassait mais ne prélevait que l'excédent des espèces dont il était le
prédateur. Cela jusqu'au jour où pour assurer la survivance des espèces dont il
avait besoin, l'Homme a dû les protéger, les élever. Il est devenu agriculteur,
il est devenu berger. Les races végétales et animales que l'Homme s'est mis à
élever étaient bien entendu des races rencontrées dans la nature. La protection
dont elles bénéficiaient leur a permis un développement plus important, mais a
provoqué un déséquilibre qui a conduit dans certaines régions du globe à du
surpâturage et à de la désertification.
Rapidement l'Homme a compris l'intérêt de choisir ses reproducteurs, il a vite
compris que les meilleures brebis donnent les meilleurs agneaux, que les épis
les plus lourds donnent les épis les plus lourds. C'était le début de la
sélection, sélection qui s'établissait sur les individus d'une même race donc
avec un même potentiel génétique, au sein d'une population locale. En somme, à
la sélection naturelle, l'Homme a ajouté un facteur supplémentaire, sa propre
sélection, qui n'était pas nécessairement bénéfique. L'offrande des meilleurs
sujets aux divinités, leur sacrifice rituel ont certainement contribué à
l'appauvrissement du potentiel des populations.
Le carcan génétique de la race a toujours limité les améliorations de celle-ci
par la sélection, parce qu'on ne peut sélectionner que sur ce qui existe chez
cette race. Un caractère qui n'existe pas n'apparaîtra pas par la sélection, or
beaucoup de caractères ont disparu au fil du temps sans que l'Homme
n'intervienne. Si le caractère "noir" n'existe pas chez l’Abeille italienne,
jamais une sélection ne pourra le faire apparaître. Il faudra aller le chercher
dans une autre race si on veut s'en servir.
En apiculture, le fixisme, qui fut le lot des apiculteurs jusqu'il y a peu, a
été un frein énorme à la sélection. La seule protection que l'Homme pouvait
offrir à l'Abeille était la mise à sa disposition de troncs d'arbre creux, de
paniers, de poteries. Mais pendant longtemps, les meilleures colonies,
c'est-à-dire les plus lourdes, étaient sacrifiées pour s'emparer de leurs
provisions, en somme une sélection à rebours.
Par leurs contacts commerciaux, par leurs migrations, par leurs guerres de
conquêtes, les sociétés humaines se sont mises à déplacer des races végétales et
des races animales, sans savoir qu'elles allaient être à la base de croisements
ou mélange des races. L'espèce humaine est elle-même et de plus en plus soumise
aux croisements et au mélange des races.
Au Moyen-Age le nombre de plantes entrant dans l'alimentation et la production
animale était bien plus réduit qu'à l'heure actuelle et leur rendement très
faible. Au temps des Romains, la Belgique comptait 500.000 habitants.
Si nous devions retourner aux productions alimentaires de ces époques, 95 % de
la population actuelle devrait disparaître et les survivants devraient
s'attendre à affronter des famines épouvantables. Ce sont les apports de
végétaux et d'animaux de races étrangères, leurs croisements multiples qui ont
donné des races plus productives et rendu possible le développement de la
population européenne.
De ces croisements, l'Homme a vite compris, sans cependant connaître les lois de
la génétique, qu'ils pouvaient produire des individus réunissant en eux
certaines qualités de leurs parents mais aussi certains de leurs défauts. Il a
fallu attendre le 18e siècle pour voir naître des théories cohérentes sur
l'évolution et la diversification des espèces. Et à l'heure actuelle beaucoup de
questions restent encore sans réponse.
Les
nouvelles races : créations humaines
Si les découvertes fondamentales de la génétique datent d'hier, c'est presque
simultanément que l'Homme a découvert les possibilités de créer de nouvelles
races et surtout de créer des races répondant aux caractères voulus par
l'éleveur. C'est ainsi que sont nées les races bovines productrices de viande,
les races productrices de lait, etc...
Mais en visant principalement le rendement maximum, on a été amené à n'utiliser
qu'un nombre restreint de géniteurs et à éliminer les lignées peu rentables. Ils
ne sont pas nombreux les taureaux reproducteurs mais ils ont des milliers de
descendants. On peut cependant remarquer que, si on peut utiliser pratiquement
tous les ovules d’une génitrice, il n’en est pas de même avec les spermatozoïdes
d’un géniteur. Le nombre de spermatozoïdes inutilisés est énorme comparé au
nombre de spermatozoïdes qui féconderont un ovule. Il y aura donc toujours le
jeu du hasard qui interviendra dans la reproduction.
Chez l’abeille, c’est pire encore. Le nombre d’œufs qui donneront des individus
se reproduisant est très réduit. Sur les centaines de milliers d’œufs pondus par
une reine, seuls quelques-uns donneront une reine qui, à son tour, se
reproduira. Quant aux milliers de mâles, fils d’une reine, ils seront quelques
unités à pouvoir féconder une reine.
Une population de géniteurs qui devient très petite conduit à la consanguinité,
qui, elle-même, conduit à la dérive génétique. De là découle la nécessité de
connaître les origines des géniteurs et de créer, souvent avec difficultés, des
lignées non consanguines, d'où l'utilité du pedigree ; mais aussi la nécessité
de conserver un maximum de lignées de base, naturelles ou créées, véritables
réservoirs génétiques. Si on n'y prend garde, on risque de réduire
considérablement la diversité biologique des individus d'une race, voire d'une
espèce. C'est cela la biodiversité : la diversité des origines des individus en
vue de la conservation de la diversité génétique dans la race ou dans l'espèce.
Pour certains ce néologisme signifie l'arrêt de la recherche d'une meilleure
productivité.
La
biodiversité
Ce nouveau mot (il n’a pas plus de 25 ans) est bien souvent utilisé sans qu’on
en connaisse réellement sa signification et sa portée.
Il n’est pas difficile de décomposer ce néologisme pour en connaître la
signification. « Bio » c’est l’ensemble du monde vivant dans tout ce qui
l’entoure et « diversité », c’est la pluralité, la variété, l’hétérogénéité de
composantes de ce monde vivant et de ce qui l’entoure.
En disant « ce qui l’entoure », je veux faire remarquer que les sols ne sont pas
uniquement le support sur lequel les êtres vivants évoluent, que l’air et l’eau
ne sont pas uniquement les milieux dans lesquels les êtres vivent, mais qu’ils
ont évolué sous l’interaction des constituants du biotope (les êtres vivants,
les roches mères et le climat). La forêt, par exemple, absorbe de grandes
quantités de gaz carbonique et rejette de l’oxygène, en absorbant de l’eau dans
le sol puis en l’évaporant, elle contribue largement au cycle de l’eau et à son
épuration. En puisant des sels minéraux dans le sol, les végétaux modifient la
composition des sols, mais, par leur mort, ces végétaux vont apporter d’autres
substances qui
modifieront les couches superficielles des sols. Les animaux vont, eux aussi,
participer à l’évolution des sols (fourmis, vers de terre, coléoptères, animaux
fouisseurs,…). Le remplacement d’une forêt par des cultures modifie
considérablement la nature des sols.
C’est le nombre d’espèces vivant sur un site qui en fait la richesse. Plus il y
a d’espèces de plantes sur un territoire, plus il y a de nourritures diverses et
plus il y a d’espèces animales pouvant y vivre. Ce sont les zones
intertropicales et leurs forêts humides qui contiennent la plus grande partie de
la biodiversité au monde. Dans ces régions, l’équilibre entre toutes les
composantes est très stable. Les désastres environnementaux (incendie, tornade
dévastatrice, sécheresse, inondation,…) sont rares et l’écosystème forestier
aura très vite réparé les dégâts.
La déforestation organisée par l’Homme modifie et appauvrit considérablement et
de manière irréversible la biodiversité de la forêt primaire. Les zones dites «
protégées » sont souvent trop peu étendues ou trop morcelées et, de ce fait, un
trop grand nombre d’espèces se raréfient, voire disparaissent.
Dans nos régions la destruction de la biodiversité est permanente. Les zones de
culture sont de plus en plus colonisées par l’habitat, les routes et autoroutes,
les zonings industriels, les zones de loisir. La circulation dans les zones «
dites naturelles » s’intensifie que ce soit à pied, à cheval, en engins
motorisés. Tout cela détruit, perturbe le cycle de vie des composantes des
biotopes et réduit la biodiversité des sites.
Dans les zones de culture, la biodiversité est presque réduite à zéro par
l’emploi permanent de pesticides
toujours plus destructeurs et protégés par les « pouvoirs publics ». On a
constaté que les intempéries ont un impact d’autant plus important que les
parcelles cultivées abritent peu de plantes différentes. Les prairies qui ne
contiennent qu’une ou deux espèces de plantes résistent beaucoup moins bien à la
sécheresse que les parcelles composées de 20 à 30 espèces.
Dans ce dernier cas, il y a véritablement une association d’espèces qui parvient
à lutter naturellement contre la sécheresse.
La biodiversité est-elle en danger ?
L’Homme envahit de plus en plus les territoires disponibles et modifie
immédiatement le biotope sur lequel il s’installe. Il y détruit la flore et la
faune sauvage pour y mettre sa flore et sa faune et gare aux sauvageons qui
voudraient se réimplanter, le conquérant, avec ses armes que sont les
pesticides, aura vite fait de les éliminer. C’est de la biopiraterie ! Même chez
nous, en Belgique, chez vous, la moindre friche, le moindre terrain « peu
rentable » est converti en zone d’habitat, en zone industrielle, … Les villes,
les communes n’ont de cesse de rentabiliser ces terrains qui ne leur rapportent
rien. Que reste-t-il de la biodiversité dans ces zones ? Oui, on maintient des
espaces entre les constructions. Oui, on y entretient de belles pelouses (le
désert vert) et on y plante de la végétation d’ornement. Mais croyez-vous que le
géranium sur les balcons d’un building, c’est cela la biodiversité ?
La plupart des scientifiques pensent que l’extinction des espèces a atteint le
taux le plus élevé jamais connu.
On estime qu’entre 17 000 et 100 000 espèces disparaissent chaque année. Au
rythme actuel, un cinquième des espèces vivantes actuellement seront disparues
d’ici 25 ans.
Et l’Abeille dans tout cela ?
Elle disparaît !
Elle disparaît, parce qu’il y a de moins en moins petits d’apiculteurs. Ceux-ci,
ne visant pas une rentabilité maximum, avaient quelques ruches dont ils se
satisfaisaient, comme ils élevaient quelques animaux de basse-cour, cultivaient
un potager, entretenaient un verger. La modernité, la diversification des
activités de loisir, les facilités offertes par la « grande distribution » dans
le domaine des denrées alimentaires, ont eu raison de certains d’entre eux. Il
est vrai que l’on revient de plus en plus aux produits naturels. Les produits «
bio » (entendez le dans le bon sens du terme) ont de plus en plus la cote.
Souhaitons que ce revirement sauve l’abeille.
Elle n’est pas uniformément répartie !
Il y a, en effet, des zones où l’abeille est absente ou insuffisamment présente.
De ce fait, beaucoup de plantes sauvages manquent de pollinisation et se
raréfient, voire disparaissent. Il n’y a aucune politique incitant les
apiculteurs à y implanter des ruchers, qui, faut-il le dire, seraient moins
productifs.
Nos politiciens se disent conscients de l’importance de l’abeille, mais
agissent-ils en conséquence ?
P. POLUS
avec l'aimable autorisation de la revue
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