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Utilisation
dhuiles végétales ou minérales :
un outil potentiel dans la lutte contre Varroa jacobsoni
Yves Le Conte, Marc Édouard Colin, Michaël
Treilles, Didier Crauser et Alain Paris
INRA, Unité de Zoologie et Apidologie, Domaine Saint-Paul, Site Agroparc, 84149 Avignon
Cedex 9
avec l'aimable autorisation de la revue Abeille de France
Dans un contexte de lutte intégrée contre Varroa jacobsoni, la mise au point doutils complémentaires, chimiques, biotechniques et biologiques, est devenue nécessaire compte tenu de lévolution de la parasitose face aux moyens classiques de lutte. Parmi ces outils, les huiles pulvérisées sur les abeilles représentent une piste que nous avons développée depuis plusieurs années sur la base dobservations faites en testant leffet de kairomones ou dhuiles essentielles émulsifiées dans leau sur des abeilles parasitées, et sur la base de données bibliographiques existantes.
Il est en effet souvent rapporté lintérêt des substances huileuses dans la répulsion ou la perturbation du comportement des insectes parasites des récoltes. Ainsi, Su et al (1972) citent lhuile essentielle de citron pour inhiber léclosion de la bruche Callobruchus maculatus F., Singh et al (1978) citent lhuile darachide et Messina et Renwick (1983) les huiles minérales pour combattre ce même ravageur. Chez les abeilles, les huiles végétales ont été testées avec succès pour le contrôle dAcarapis woodi, acarien parasite du système respiratoire de labeille, soit seules (Sammatoro et al, 1994), soit associées à du menthol (Delaplane, 1992). Varroa jacobsoni était ensuite une cible de choix du fait de son aplatissement dorso-ventral, et donc du fait de son fort ratio surface-volume, caractéristique le rendant plus vulnérable aux huiles utilisées en dépôt. Il utilise également les pores de sa cuticule afin de contrôler ses échanges gazeux (Pugh et al, 1992), donc toute perturbation de ceux-ci par les huiles pouvait laffecter. Sur Varroa jacobsoni, des huiles végétales ont été testées en conditions de laboratoire, en dépôt sur du papier absorbant au sein de la ruche (Kraus et Page, 1995), mais ces auteurs nont pas vu deffet significatif en conditions naturelles.
Une étude préliminaire au développement nous semblait donc intéressante à effectuer ; la pulvérisation dhuile ayant des avantages majeurs décrits par Chapman (1967) :
Nous avons pulvérisé trois formulations différentes sur des colonies infestées maintenues sur dix cadres dans des ruches de type Dadant. Lhuile a été appliquée à laide dun pulvérisateur à pression dair générant des gouttelettes de 0,5 à 1,5 mm, à une température extérieure supérieure à 12 °C et directement sur les abeilles de chacun des deux côtés des cadres. Cette opération nécessite donc de sortir tous les cadres pourvus dabeilles de la ruche. Six à dix ml dhuile ont été pulvérisés en fonction de la force de la colonie. Le traitement a été répété trois fois à une semaine dintervalle. Les varroas détachés des abeilles sont recueillis, puis comptés, au moyen de plateaux grillagés et de langes graissés. Après les trois traitements, les varroas restants sur les abeilles ont été évalués en plaçant des lanières dAPISTAN ou dAPIVAR dans les colonies pendant six à huit semaines.
Une première expérimentation réalisée en novembre sur 6 colonies sans couvain, traitées avec de lhuile de colza, a montré une efficacité de 94,5 ± 7,4 %.
Une deuxième expérimentation a été réalisée en octobre de lannée suivante sur des colonies renfermant de petites quantités de couvain (la moitié dun cadre en moyenne) pour tester comparativement leffet de lhuile de colza, de lhuile de paraffine et dun mélange dhuile de paraffine et dun tensioactif, le Tween 20. Après trois traitements, lhuile de colza a montré une moins bonne efficacité (57,1 %) sur des colonies avec couvain. Le mélange dhuile de paraffine plus tensioactif a donné le meilleur résultat (97 %) par rapport à la paraffine seule (80,6 %) (Le Conte et al, 1999).
Nous navons pas observé de mortalité suspecte dabeilles à lissue de ces traitements, et les colonies ont montré un développement normal. Un petit rucher expérimental de lINRA, constitué de 9 colonies est traité exclusivement de cette façon depuis trois ans.
Un des inconvénients de cette méthode est le temps passé pour réaliser les trois traitements. De plus, le choix dun pulvérisateur adéquat est très important car le mélange paraffine-tensio-actif qui semble être le plus efficace est très visqueux et donc difficile à pulvériser. Cest pourquoi ces résultats doivent être considérés comme préliminaires et peut-être comme la base dune méthode plus simple et efficace contre le varroa.
En 1998, nous avons pu continuer nos recherches dans ce domaine pour optimiser cette méthode, grâce au soutien des apiculteurs (fonds FEOGA-INRA et DGAL-production Biologique).
Nous voulions évaluer lefficacité dhuiles minérales sur Varroa jacobsoni, seules ou en association avec déventuels adjuvants (tensioactif ou diluant), puis définir des caractéristiques précises concernant leurs conditions dapplication, afin de pouvoir proposer aux apiculteurs un traitement bien codifié, avec des caractéristiques définies et constantes.
Sur la base des résultats obtenus, nous nous étions donc fixés (i) de choisir lhuile ou un mélange avec le pulvérisateur, les plus adéquates pour développer ce moyen de lutte, et (ii) de les tester sur le terrain.
Pour le choix dune huile, nous avons développé des expérimentations de laboratoire, qui consistaient à pulvériser différentes huiles sur des varroas et den observer la survie.
Les tests de terrain ont eu pour but de vérifier lefficacité de lhuile sélectionnée sur des colonies infestées.
Les expérimentations de laboratoire : efficacité directe des substances huileuses sur la survie de varroa. Pour chaque manipulation, des femelles varroas ont été prélevées dans du couvain et déposées dans le fond dune boîte de Pétri. La boîte ouverte est ensuite soumise à la pulvérisation dans une tour de Potter-Bugerjon (1956, 1964), permettant dobtenir le dépôt homogène dun liquide sur une surface. Par similarité avec les expérimentations menées sur laction des produits phytosanitaires sur les organismes utiles (Hassan et al, 1985 ; Blaisinger, 1987), nous avons choisi de définir des conditions de pulvérisation permettant dobtenir un dépôt de liquide de 1 à 2 mg/cm2.
Les acariens ont été ensuite délicatement prélevés à laide dun pinceau et déposés cinq par cinq dans une petite boîte de Pétri (35 mm de diamètre) contenant une nymphe dabeille sur laquelle ils peuvent se nourrir. Lensemble des boîtes a été alors porté en chambre climatisée à température et humidité relative constantes, en rapport avec le thermopréférendum de Varroa jacobsoni, évalué à 32,6°C (+/-2,9°C) (Le Conte et Arnold, 1988). Latmosphère est donc à 34°C (+/-1°C) et 50 % HR (+/-10 %). Ces conditions sont également favorables à la survie des nymphes dabeille.
Aux temps To, To +2h et To +17h, les varroas ont été observés sous loupe binoculaire grossissante (12X) afin den noter la mortalité. To correspond à la fin du transfert des parasites sur les petites boîtes de Pétri, environ 10 minutes après la fin de la pulvérisation, et To +17h ayant été choisi car donnant le plus dinformation après une nuit à létuve.
Les parasites sont considérés comme morts si lon nobserve aucun mouvement de leur part après stimulation physique (French-Constant et Roush, 1992).
La manipulation a été effectuée quatre fois, à raison de 15 varroas par huile plus 15 varroas témoin eau distillée, ce qui porte à 60 le nombre de parasites testés pour chaque huile.
Les huiles minérales sont des sous-produits de distillation et de raffinage des huiles de pétrole. Nous avons essayé uniquement des huiles dites de paraffine, les quatre huiles sélectionnées dans notre expérimentation étant dénuées de toxicité pour lenvironnement, utilisées en pharmacie ou cosmétique et agréées par la pharmacopée européenne. Leur différence tient essentiellement en leurs qualités physiques et leur degré de raffinage. Ces huiles sont toutes peu onéreuses.
La première phase de cette expérimentation a consisté à tester quatre huiles pures, différentes du fait de leurs caractéristiques opposées en matière de viscosité et de raffinage, afin de déceler une éventuelle différence defficacité entre elles.
La seconde phase consistait à tester linfluence dadditifs (tensioactif et fluidifiant) sur lefficacité des huiles. Lefficacité comparée des tensioactifs avec les huiles pures était intéressante à analyser car ceux-ci auraient un effet complémentaire de dissociation des éléments de lépicuticule et de la procuticule de lacarien (Richards, 1953). Les acariens portant en majorité une charge négative leur rôle était aussi de permettre un meilleur étalement de lhuile à la surface de ceux-ci. Lintérêt réside dans le fait de savoir si le tensioactif joue un rôle important dans la toxicité de lhuile en permettant une meilleure pénétration à travers la cuticule ou un meilleur étalement à la surface de celle-ci, et si le fluidifiant modifie leffet acaricide de lhuile sachant de la fluidification permet une pulvérisation plus intéressante en pratique car moins longue. Deux huiles ont été testées avec un diluant et un tensioactif, tout deux sont également dénués de toxicité et utilisés en pharmacie ou cosmétique.
À To, environ 10 minutes après la fin de la pulvérisation, la mortalité des parasites était relativement importante, comprise entre 56 % et 72 %. Les varroas étaient très peu mobiles, même sils étaient encore vivants, sans pour autant être englués dans lhuile car ils pouvaient se mouvoir lorsque stimulés à laide dune petite tige de métal. Après deux heures en chambre climatisée, la mortalité saccentuait et on ne trouvait aucun varroa en mouvement, alors quaucun parasite soumis à la pulvérisation dhuile ne sétait positionné sur une nymphe. Sur les disques témoins, en revanche, les cinq parasites avaient presque toujours trouvé la nymphe sur laquelle ils restaient pour se nourrir. On na pas pu dégager de différence au niveau de lefficacité entre les quatre huiles, il faudra donc se reporter sur des critères plus pratiques de conditions dutilisation ou de prix. Lors de chaque observation, il est important de remarquer quaucun des varroas soumis à la pulvérisation dhuile na un comportement normal vis-à-vis de la source de nourriture quest la nymphe. Même toujours vivants, les parasites intoxiqués ne se dirigent pas vers celle-ci, quils en soient proches ou non.
Le nombre de parasites nécessaires au test de chaque huile additionné de tensioactif étant trop grand, nous avons décidé de tester deux dentre elles ayant des caractéristiques physiques et chimiques opposées afin de mesurer leur action. Au vu des résultats obtenus et de lefficacité déjà importante des huiles seules, ladjonction detensioactif napporte aucun élément complémentaire, tant au niveau de lefficacité quau niveau du comportement de lacarien vis-à-vis de la nymphe.
Les tests mis en uvre au cours de cette étude ont permis de caractériser leffet acaricide sur varroa de certaines huiles minérales qui, toutes, ont une activité acaricide importante et rapide dans les conditions de laboratoire. Cette mortalité est de type aiguë, survenant dans les heures qui suivent la pulvérisation. Le principe même de la toxicité de ces huiles est encore flou.
En dehors de lactivité acaricide, il conviendra aussi de sintéresser aux aspects pratiques de la pulvérisation de ruches et, pour cela, les huiles très fluides (plus raffinées) semblent mieux indiquées, le temps de pulvérisation court étant moins traumatisant pour la colonie et lapiculteur. On retiendra donc lutilisation dhuiles minérales pures fluides comme meilleur compromis entre efficacité et facilité dutilisation qui nous semble liée à la fluidité.
Après cette étude in vitro, létape suivante était lessai de ces huiles sur des colonies infestées afin de connaître leur incidence in vivo sur des populations dacariens. Daprès les travaux effectués précédemment aux États-Unis (Rodriguez, communication personnelle), la fécondité de la reine, la croissance des larves et lactivité des ouvrières nen seraient pas affectées. De même que le miel ne garderait pas trace du traitement après la rapide ventilation de la ruche par les abeilles. Mais tout ceci reste encore à vérifier.
LE CHOIX DUN PULVÉRISATEUR
Pour pouvoir sélectionner un pulvérisateur adéquat, nous avons fait appel à plusieurs sociétés. Ayant déjà expérimenté des pulvérisateurs manuels, nous nous sommes orientés vers cette solution qui peut, évidemment, être améliorée par le futur.
La difficulté réside dans le fait que les corps gras sont beaucoup plus lourds que les substances aqueuses et ont de la difficulté à se pulvériser. Nous avons testé une trentaine de pulvérisateurs de marques différentes et seuls deux dentre eux généraient des gouttelettes dun diamètre de 0,5 à 2 millimètres.
TESTS DE TERRAIN
Sur la base des résultats des travaux en laboratoire, nous avons donc retenu lhuile la plus fluide pour notre étude de terrain, pour plusieurs raisons :
Efficacité thérapeutique de lhuile sélectionnée
20 colonies parasitées de varroas ont été traitées trois fois, à raison de 20 ml dhuile en moyenne par traitement et par colonie, à J0, J12 et J26. Les traitements ont débuté le 22 octobre 1999.
À cette date, les colonies comportaient deux cadres de couvain en moyenne.
Les chutes de varroas ont été dénombrées grâce à des plateaux spécialement fabriqués et permettant de prélever les varroas sans perturber les colonies.
À J57, un traitement avec Apivar a été réalisé pour estimer les varroas restants non traités par les huiles.
Les résultats montrent une efficacité de 91 % après trois traitements.
Comparaison de lefficacité dhuile avec ou sans tensioactif.
Pour confirmer les résultats obtenus en laboratoire, nous avons également testé lhuile avec et sans ajout de Tween 20.
10 colonies parasitées ont été traitées de la même façon que précédemment avec lhuile la plus fluide, et 10 autres colonies ont été traitées avec un mélange de cette même huile plus 5 % de tensioactif Tween 20.
Les résultats nont pas montré une meilleure efficacité du mélange avec le tensioactif.
Suivi des colonies
Les colonies traitées avec cette huile fluide ont malheureusement eu un taux de survie problématique puisque la moitié dentre elles sont mortes pendant lhiver. Bien que nous ne pouvions pas impliquer directement le traitement avec cette huile, car un témoin non traité na pas pu être réalisé, ces résultats montrent bien le caractère encore expérimental des résultats que nous publions dans cet article. Donc, nous déconseillons aux apiculteurs dutiliser ces méthodes avant quelles aient été testées complètement et que lon ait toute garantie sur la tolérance de labeille au traitement.
Expérimentations en cours : comparaison de lefficacité du
mélange huile de paraffine + Teen 20 et de lhuile la plus fluide :
Les résultats obtenus en conditions de laboratoire montrent bien leffet acaricide des huiles que nous avons testées sur le varroa. Les tests de terrain valident cette efficacité. Les premiers résultats obtenus avec un mélange dhuile de paraffine et de tensioactif montraient un effet évident de la présence de couvain. Sans couvain, nous avions obtenu une efficacité de 94 % avec de lhuile de colza dont lefficacité était moindre en présence de 800 à 1 600 cellules de couvain. Pour la même quantité de couvain, lefficacité de lhuile de paraffine additionnée de tensioactif était la meilleure et dépassait 97 %. Compte tenu dune quantité de couvain plus importante lors des tests avec lhuile fluide (deux à trois cadres), on peut penser que lefficacité de lhuile la plus fluide est au moins égale à celle de lhuile de paraffine plus le tensioactif, mais linnocuité de celle-ci vis-à-vis des abeilles nest pas encore démontrée, cest pourquoi nous développons une expérimentation qui puisse répondre à ces questions.
De plus, plusieurs autres questions restent en suspens :
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Pour tester cette hypothèse, nous avons pulvérisé les kairomones mélangées à lhuile de paraffine sur des abeilles maintenues en cagettes, et obtenu une chute des varroa environ trois fois plus rapide quavec le contrôle sans kairomones. Considérant ces résultats de laboratoire, il est donc intéressant de savoir si cet effet sexprime aussi sur des colonies dabeilles. Pour répondre à ces questions, nous réalisons une série dexpérimentations avec le CNDA. Nous testons leffet de lhuile la plus fluide comparativement à un mélange huile de paraffine plus Tween 20 qui avaient donné de bons résultats lors des premières expérimentations de terrain. Nous apprécions également leffet des kairomones. Des trappes à abeilles mortes, que nous venons juste de finir de mettre au point, nous permettent destimer le coût de ces traitements pour la colonie dabeilles. Enfin, une partie des colonies ne dispose pas de plateaux à varroa afin de quantifier limpact de leur présence sur la survie des parasites. |
CONCLUSION
Les résultats obtenus par cette méthode sont donc très encourageants et pourraient
déboucher rapidement sur une méthode fiable pour les apiculteurs. Cette étude, reliée
aux travaux effectués par Colin et Le Conte sur les huiles végétales et aux travaux
effectués sur les huiles essentielles, pourrait aboutir à la mise au point dune
spécialité acaricide anti-varroa complémentaire aux produits de synthèse actuellement
sur le marché, du fait de ses caractéristiques biologiques. Il serait même peut-être
possible dallier effet acaricide et effet acarifuge, perturbant le parasite à
plusieurs niveaux par un mélange huile-huile essentielle ou huile kairomone approprié.
Yves Le Conte, Marc Édouard Colin, Michaël Treilles, Didier Crauser et Alain Paris
INRA, Unité de Zoologie et Apidologie, Domaine Saint-Paul, Site Agroparc, 84149 Avignon Cedex 9
avec l'aimable autorisation de la revue Abeille de France
Voir aussi (en anglais) : Mineral oil
as an alternative treatment for honey bee mites
by Pedro P. Rodriguez
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