Il
y a 401 ans, lors de la première année du XVIIème siècle, en l’an de grâce 1601,
le roi Henri IV règne depuis 1594 sur les royaumes de France et de Navarre.
L’année précédente, en 1600, une naissance, celle de l’appellation « Vin de
Champagne », qui, jusqu’à cette date, était vendu sous l’appellation « Vin de
France ». L’exploration du monde continue avec le départ pour l’Océan indien de
Michel de La BOLLARDIÈRE. René DESCARTES a 4 ans et GALILÉE 35. Et du côté de
l’apiculture, quoi de neuf ? On élève toujours les abeilles dans des paniers. On
croit toujours et pour quelques siècles encore à la génération spontanée et le
mythe d’Aristée persistera encore pendant des années. On ignore tout ou presque
de la biologie des « mousches à miel » et il faudra encore attendre 139 ans pour
que Réaumur publie son traité à la mémoire des insectes… Rien de neuf ?
Peut-être pas. Un événement capital a lieu cette même année, Place Dauphine, au
cœur de Paris. ROBIN, Jardinier du Roy, sème la première graine d’un arbre
originaire d’Amérique du Nord (découverte il y a un peu plus de 100 ans) et qui
portera son nom, le robinier faux-acacia, Robinia pseudacacia. Personne, pas
même ROBIN n’est naturellement en mesure d’imaginer les conséquences que cette
introduction va avoir et que quelques siècles plus tard, cette papilionacée se
sera répandu avec l’aide de l’homme à l’ensemble des pays tempérés de
l’hémisphère nord. Bien sûr, personne ne connaît le miel d’acacia, l’abeille
étant absente du continent américain. L’introduction d’une seule espèce exogène
en France il y a quatre cents ans a profondément modifié certaines associations
végétales d’Europe puis d’Asie avec en prime la naissance pour les apiculteurs
d’une ressource nouvelle qui deviendra un des miels les plus recherchés avec une
grande valeur marchande. Personne n’en avait alors conscience et ne pouvait
prévoir cela…
Quels miels produirons-nous demain ? Telles sont les questions que nous sommes
en droit de nous poser face à un monde qui évolue de plus en plus vite.
Avant qu’il ne se retrouve sur votre table, de la fleur au pot, le miel est le
résultat du travail d’au moins 3 acteurs (voire éventuellement 4 lorsqu’il
s’agit de miellat) :
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Des plantes à fleurs sécrétant du nectar |
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Éventuellement des végétaux parasités par des pucerons, des cochenilles à l’origine de miellat |
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L’abeille domestique, Apis mellifica |
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L’homme, homo sapiens. |
Chaque maillon de la chaîne a son importance dans la nature et la qualité
finale du produit.
Les végétaux (plantes à fleurs ou autres) se situent au premier niveau des
chaînes écologiques. Ce sont des producteurs primaires ou autotrophes. Presque
toute la vie dépend d’eux. La synthèse chlorophyllienne leur permet de fabriquer
des sucres qui seront à l’origine de ceux que l’on retrouve dans les miels et
les miellats. Tous les miels que nous produisons dépendent d’eux. Beaucoup
donneront leur nom au miel dont ils sont originaires. En temps que premiers
acteurs de la filière « miel », les végétaux ont un rôle majeur à jouer. Sans
exception, tous les facteurs qui modifient, d’une façon ou du autre, leurs
réponses face à l’environnement auront des conséquences sur leur productivité et
sur la nature et la qualité de nos miels.
Un des éléments les plus importants est l’eau… Outres différents ions qu’ils
trouvent dans le sol, les végétaux ont surtout besoin d’eau et de dioxyde de
carbone. Pas de soucis à se faire pour ce dernier. Ils sont capables d’en
utiliser les quelques traces que l’on trouve dans notre atmosphère et qui ne
cessent d’augmenter depuis la révolution industrielle. Cette augmentation
associée à celle du méthane a d’ailleurs les conséquences que l’on sait et qui
ne sont plus niées de personne : l’augmentation de l’effet de serre…avec en
contre coup des conséquences sur le cycle de l’eau.
Chaque espèce végétale ne peut croître que dans un milieu donné avec une
amplitude plus ou moins importante selon les espèces. Il existe des plantes qui
se sont adaptées à presque tous les milieux. Pour ne parler que de l’eau, on
distingue 7 gradients hydriques allant du plus sec (plantes xérophiles) au plus
humide (plantes hygrophiles). Ces milieux sont étroitement sous la dépendance du
climat et de certaines actions humaines.

Pour vous apiculteurs, il faut surtout retenir que plus une plante est
éloignée de son preferendum, moins elle secrète du nectar… À l’exception des
plantes de grandes cultures, une espèce végétale ne prolifère jamais seule, mais
cohabite avec d’autres avec qui elle entre plus ou moins en compétition pour
former une association végétale caractéristique. La majorité de nos miels,
beaucoup de nos appellations, ne sont pas le résultat de la production d’une
seule espèce mais plutôt sur d’une, voire de plusieurs associations végétales
voisines… Certaines de celles-ci deviennent également des appellations pour nos
miels (miel de garrigue).
Que les pays industrialisés ou en voie de le devenir se mettent d’accord ou non
pour réduire les gaz à effet de serre, le réchauffement climatique est
probablement en route. La machine thermique « Terre » possède une inertie énorme
et les signes d’un emballement général et probablement rapide sont déjà là. Avec
quelles conséquences ? Les experts ne sont pas tous d’accord entre eux. Les plus
catastrophistes parlent de crise majeure et mondiale avec modifications
profondes du climat, des cycles de l’eau, voire extinction massive d’espèces…
une nouvelle ère géologique en somme… Sans aller nécessairement aussi loin, il
est certain que toute modification du cycle de l’eau aura des conséquences sur
la productivité de certains biotopes et modifiera inévitablement les
caractéristiques de nombreuses formations végétales. Les conséquences sur la
nature et la productivité des miels sont inévitables. L’apiculture devra donc
s’adapter à de nouvelles conditions bioclimatiques. Certains miels pourront
changer ; certaines appellations seront à revoir…
Les conséquences pour l’environnement et pour l’apiculture seront nombreuses.
S’il est évident que celles-ci sont étroitement liées à la nature et à
l’intensité du changement, elles dépendent également de sa rapidité. Tout
changement brutal sera catastrophique. En effet, il existe une grande inertie
dans le renouvellement de beaucoup d’associations végétales. Une forêt tempérée
met plusieurs centaines années pour se régénérer : une modification climatique
majeure rapide ne peut que se traduire par un dépérissement forestier important
avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la productivité de la
forêt, le miel étant, pour vous apiculteur, une de ces composantes. L’adaptation
des productions agricoles et arboricoles sera plus facile en raison, d’une part
d’un cycle de développement plus court, mais également une influence humaine
plus grande pouvant, grâce aux techniques agronomiques, améliorer les cultures.
Mais dans ce cas, quelles seront les conséquences sur le miel ?
Les modifications de certains biotopes ont également d’autres causes. Les
révolutions industrielles et scientifiques ont profondément modifié la
perception que nous nous faisons de notre planète. Cette modification est en
grande partir due aux facilités avec lesquelles nous pouvons actuellement
voyager. Cette curiosité bien compréhensive à parcourir le monde a aboli les
frontières naturelles qui ont permis la spéciation (la création d’espèces
nouvelles animales ou végétales grâce à la sélection naturelle et à l’existence
de barrières le plus souvent géographiques) et ont empêché la propagation de ces
mêmes espèces. Cela a souvent eu des conséquences heureuses : la majorité des
végétaux que nous cultivons actuellement ne sont pas endémiques. Beaucoup de nos
miels sont originaires de végétaux introduits en France, il y a plus ou moins
longtemps. Le cas du robinier faux-acacia est éloquent, mais il y en a bien
d’autres : tournesol, châtaignier, phacélie, eucalyptus… Ces introductions ont
profondément modifié les paysages naturels car ces plantes ont souvent, outre le
miel, un intérêt économique majeur et un développement plus ou moins contrôlé.
Leur reproduction spontanée, quand elle existe, a créé des associations
végétales qui sont maintenant considérées comme naturelles et faisant partie de
notre patrimoine. Malheureusement, les résultats ne sont pas toujours aussi
heureux, le robinier faux-acacia lui-même n’est-il pas considéré par certain
pays comme une plante invasive présentant un danger pour certains zones
indigènes originales…
Les apiculteurs ne voient sans doute pas les choses de la même façon. Malgré
tout globalement dans la majorité des cas, le robinier ne doit pas être
considéré comme menaçant pour l’environnement. Ce n’est pas le cas de toutes les
plantes classées comme invasives dont certaines sont très mellifères. S’agissant
de ces dernières, les apiculteurs contribuent quelquefois à leur dissémination
(transports de graines, de rhizomes, bouturage…). Une plante devient dangereuse
pour l’environnement quand, dans un biotope donné, son développement exponentiel
ne sera limité que par la plante elle-même et les limites du biotope qu’elle
colonise et dans lequel elle finit par remplacer toutes les espèces indigènes.
Les exemples sont malheureusement de plus en plus nombreux.
Citons le cas de la renouée du Japon (Reynoutria japonica), de certains
solidages (Solidago gigantea et S. canadensis), de la berce du Caucase
(Heracleum mantegazzianum), du séneçon du Cap (Senecio inæquidens), de la
balsamine indienne (Impatiens glandulifera), du rudbeckia (Rudbeckia
laciniata)…C’est un mécanisme de pullulation du même type qui menace la
Méditerranée avec la croissance exponentielle de l’algue Caulerpa taxifolia. Ces
mécanismes ne concernent pas que les végétaux et parmi les animaux, trois
exemples contemporains concernent le monde apicole : le plus connu est le varroa
avec les effets dévastateurs que l’on sait. Le second est celui de l’abeille
africaine qui du Brésil où elle a été introduite a envahi une grande partie du
continent américain. Moins médiatisé et perçu plus ou moins favorablement par le
monde apicole est le cas du Metcalfa pruinosa. Cet homoptère d’origine
américaine dénommé cicadelle est présent en France depuis plus de 10 ans. Arrivé
par l’Italie, il occupe actuellement une grande partie de la région provençale
et continue son expansion. Ce parasite, producteur de miellat, cause de grands
dégâts à la forêt méditerranéenne mais également aux arbres fruitiers et à la
vigne. Vu du côté apicole la production de miellat ne peut être intéressante que
quand elle ne déprécie pas la production de miels de plus grands crûs… La lutte
contre ce parasite utilise des moyens chimiques. Des essais ont été effectués
pour utiliser un prédateur hyménoptère du parasite, Neodryinus typhlocybæ…

Ces phénomènes ne sont, malheureusement pas les derniers : d’autres plantes
invasives, d’autres parasites sont à nos portes et n’attendent probablement
qu’un coup de pouce pour pénétrer des environnements nouveaux.
L’action de l’homme ne se limite pas à donner des coups de pouce.
L’urbanisation, certains grands travaux font quelquefois disparaître des
biotopes de grandes valeurs apicoles. L’intérêt apicole d’une ressource n’est
malheureusement jamais pris en compte par les décideurs. Certaines associations
végétales d’intérêts botaniques et apicoles majeurs régressent sous l’action des
promoteurs ! Les végétaux mellifères vont et viennent en fonction de méthodes
de cultures et de la nature des culture…
L’utilisation de pesticides, certains rejets industriels, l’usage irrationnel
d’antibiotiques nuisent à la qualité des productions apicoles et font peser des
risques pour la santé humaine. À cet égard, le problème du GAUCHO®
fera probablement école. Quant aux antibiotiques, certains de ceux que l’on
trouve encore actuellement dans des miels d’importations posent un véritable
problème de santé publique.
Le problème des O.G.M. végétaux est sans doute beaucoup plus complexe. La
domestication de la nature par l’homme n’est pas une chose vraiment nouvelle.
Celle du maïs a probablement commencé, il y a plus de 5000 ans. Toutes nos
céréales sont des hybrides. D’abord empirique, la sélection végétale a ensuite
largement bénéficié des apports de la science dans le domaine de la génétique.
La découverte et l’utilisation à partir des années 1970 des enzymes de
restriction, véritables « ciseaux » moléculaires permettant de couper l’ADN et
la mise au point de vecteurs de clonage puis les techniques d’amplification de
l’ADN vont considérablement changer la donne et lancer les biotechnologies. En
soi, ces différentes techniques de sélection ne sont que la continuité de la
sélection végétale que l’homme pratique depuis des milliers d’années.
La grande question est surtout de savoir quelles seront les réponses
environnementales et comment agira alors la sélection naturelle avec ces
nouveaux végétaux ?
Paul SCHWEITZER
Laboratoire d’analyses et d’écologie apicole
(Extrait conférence Congrès de Bourges)
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