Avec l'aimable autorisation d'Api'Nature


 

Dès la fin de l’hiver, un sourire

 vient égayer le jardin, c’est la tulipe !

La tulipe
et
Augier Ghislain de Busbecq

par


Monique Coulie-Van Halewyn

 

La tulipe, si familière dans nos parterres, fut amenée chez nous au XVIe siècle par un curieux hasard de circonstance et par l’un de nos compatriotes, Augier Ghislain de Busbecq, dont l’histoire n’en est pas moins curieuse.

Qui est donc Augier Ghislain de Busbecq ? C’est un savant diplomate, botaniste et naturaliste distingué, ainsi que le décrit un ancien texte.

Né en 1522 à Comines, petite ville sur la Lys, à l’époque territoire de Flandre appartenant à Charles-Quint, aujourd’hui petite ville du Département du Nord. Augier était donc sujet flamand, il serait français de nos jours. Enfant naturel du seigneur de Busbecq (actuellement Bousbecque) dont le château se trouve à une dizaine de kilomètres de Comines, Augier n’est pas délaissé par son père car celui-ci l’envoie à l’Université de Louvain où il termine ses études à l’âge de 18 ans. Il poursuivra ses études aux Universités de Paris, Venise, Bologne et Padoue. Entretemps, il aura été légitimé par Charles-Quint en 1549.

Nanti d’une solide instruction et vaste culture humaniste, parlant couramment sept langues, le latin, le grec, l’italien, le français, le flamand, l’espagnol, le slavon, Augier de Busbecq n’allait pas rester longtemps auprès de son père. À peine rentré d’Angleterre où il avait fait partie de l’ambassade pour assister au mariage du fils de Charles-Quint, le futur Philippe II, avec Marie Tudor (25 juillet 1554), Ferdinand d’Autriche, roi de Bohême et de Hongrie (frère de Charles-Quint) l’envoie comme ambassadeur à Constantinople auprès du terrible sultan Soliman II le Magnifique (1494 -1566). La mission est importante et très délicate.

L’empire ottoman est à cette époque au sommet de sa puissance militaire. Il occupe tout le nord de l’Afrique, l’Algérie et la Tunisie, l’Egypte, la Syrie, la Perse, la Grèce, les Balkans, la Hongrie et n’a été arrêté qu’aux portes de Vienne, en 1529, par les armées de Charles-Quint. La flotte turque domine une partie de la Méditerranée et la mer Rouge jusqu’au Yemen. La chrétienté se sent en danger et il est urgent d’obtenir une trêve des hostilités.

Le 3 novembre 1554, Augier quitte donc son père et par Bruxelles se rend à Vienne. De là, il passe assez vite en territoire turc puisque les Ottomans occupent la Hongrie. Lorsqu’il arrive à Constantinople, Soliman n’y est pas. Il est dans sa résidence à Amasia, au fin fond de l’Anatolie. Busbecq l’y rejoindra en mars 1555 et rentrera ensuite à Vienne, porteur d’une trêve de six mois. Début 1556, Ferdinand le charge d’une nouvelle mission en Turquie et Busbecq y restera jusqu’en 1562.

Durant toutes ces années, à côté de son action diplomatique, Augier de Busbecq s’intéresse au monde qui l’entoure : les mœurs et habitudes des populations, les animaux, la flore, les monuments sur lesquels il relevait d’anciennes inscriptions grecques ou latines. Il fait l’achat de monnaies anciennes et de précieux manuscrits provenant souvent de pillages lors des conquêtes ottomanes. C’est ainsi qu’il remettra plus de deux cents manuscrits à la Bibliothèque Impériale de Vienne. Il lui arrivera aussi de payer la rançon de chrétiens mis en esclavage après avoir été pris les armes à la main par les Turcs. Nul ne s’adressait en vain à Busbecq et même les Turcs le surnommait « l’homme bon ».

Après son retour de Turquie, Busbecq publiera, en latin, le récit de ses voyages et de son séjour chez les Ottomans. Témoignages uniques et très intéressants qui furent par la suite traduits en plusieurs langues.

Les animaux intéressaient aussi Busbecq qui avait installé une véritable arche de Noé dans sa résidence: du lézard au loup, serpents, ours, oiseaux, des chevaux de différentes races et même des chameaux. Il estimait tant ces derniers qu’il en ramena six avec lui à son retour de Turquie et les offrit à l’empereur Ferdinand pour l’inciter à utiliser dans ses états ces bêtes si utiles.

Quant aux plantes, l’on doit e.a. à Busbecq l’introduction en Europe du lilas, du marronnier d’Inde et de la tulipe. Jean-Baptiste de Vilmorin signale dans son livre « Le Jardin des Hommes » que Pierre-Henri Matthiole (1500-1577) médecin botaniste italien, directeur du jardin botanique de Florence, décrivit les lilas d’après une peinture que le diplomate de l’ambassade du Saint-Empire Busbek avait rapportée de Turquie.

En 1562, notre diplomate rentra à Vienne avec un traité qui assurait une trêve de huit ans et rendait la Hongrie à Ferdinand. Busbecq fut ensuite précepteur des petits-enfants de l’empereur et, après la mort du roi de France Charles IX en 1574, il fut chargé par sa veuve, la princesse Elisabeth d’Autriche retournée chez son père, de s’occuper de son douaire. Il résida ensuite plusieurs années en France, jusqu’à la mort d’Elisabeth en 1592.

Après une carrière diplomatique bien remplie, Busbecq souhaita revenir définitivement dans sa contrée natale. Malheureusement , au cours de son voyage de retour, en Normandie près de Rouen, il fut assailli par une troupe de Ligueurs qui le molestèrent et s’emparèrent de ses bagages. Il mourut quelques jours plus tard des suites de cette attaque. C’était le 28 octobre 1592.

Ainsi disparaissait un des grands humanistes de son temps, un homme qui, par ses talents, son esprit de tolérance et sa bonté, avait su concilier deux mondes opposés …

La tulipe

C’est à Andrinople, en 1554, lors de son premier voyage, que Busbecq découvrit des tulipes en fleurs et qu’il fit l’acquisition de bulbes qu’il offrit ensuite aux jardins impériaux à Vienne.

Probablement originaire d’Anatolie, la tulipe était déjà à l’honneur du temps de Soliman le Magnifique. Chaque année, au printemps, une somptueuse fête était organisée dans les jardins du palais en l’honneur de la tulipe, fleur préférée du sultan. La tulipe doit son nom au mot turc tülbend (turban) auquel la fleur ressemble.

Le savant botaniste Charles de Lescluse (Arras 1526-Leyde 1609) fut médecin du roi Ferdinand et s’occupa des jardins impériaux à Vienne de 1573 à 1592. Il y rencontra donc la tulipe et succomba aux charmes de cette belle fleur. Il en constitua une collection. Lorsque de Lescluse fut nommé à la chaire de botanique de Leyde, il quitta Vienne et emmena sa collection de tulipes avec lui en Hollande.

Quelques années plus tard, au siècle suivant, une véritable tulipomania s’empara des amateurs de plantes et donna lieu à des spéculations financières. La tulipe était devenue un symbole de richesse. Un bulbe valait parfois le prix d’une maison à Amsterdam ou la dot d’une jeune fille. La tulipe fit et défit des fortunes. En 1637, le gouvernement intervint par une loi pour interdire ces folles transactions. La tulipomania gagna les pays voisins et en France le moraliste La Bruyère (1645-1696) décrivit l’amateur de tulipes dans ses « Caractères ». Dès le début du XVIIe siècle, beaucoup de tulipes apparurent dans les tableaux de fleurs ainsi que dans les célèbres carreaux de faiënce de Delft ornés en bleu de cobalt sur fond blanc. Mais cet engouement pour les tulipes s’affaiblit dès la fin du siècle.

Durant ce temps, les horticulteurs en propagèrent la culture et les variétés ; l’oignon se faisant moins rare, les prix devinrent moins chers…


Depuis lors, les tulipes sont devenues l’objet d’une importante culture, principalement aux Pays-Bas, pour satisfaire l’énorme demande internationale de bulbes fleurissant au printemps. Que de variétés ne nous sont-elles pas proposées pour égayer le jardin dès les premiers rayons de soleil printaniers !

Et si la belle tulipe, favorite du sultan, où s’attarde parfois une abeille en quête de pollen, nous rappelait un peu le souvenir d’Augier Ghislain de Busbecq…

Monique Coulie-Van Halewyn