Avec l'aimable autorisation d'Api'Nature


 
Une vie soigneusement programmée

par
Ambroise

Quiconque viendrait perturber l’activité des abeilles sans prendre des précautions élémentaires aurait tôt fait de comprendre son imprudence.

Chasser la fumée, une impérative priorité

Les apiculteurs les plus avertis sortent rarement de leurs travaux sans la moindre piqûre. Ils utilisent pourtant une technique très au point, universellement répandue et qui remonte à la plus haute antiquité : nous voulons parler de l’enfumage. Il suffit en effet de faire brûler des végétaux pour neutraliser les abeilles : c’est pendant ce temps qu’il faut prélever les rayons pour la récolte du miel. Comment expliquer que sous l’action de la fumée les abeilles deviennent inoffensives ? Seraient –elles à demi asphyxiées ? Il ne semble pas que ce soit le cas, bien au contraire. Une croyance assez répandue veut que, percevant la fumée, les abeilles, craignant le feu qui en est la cause, se hâteraient de se graver de miel pour sauver leurs provisions ; littéralement repues, elles perdraient subitement toute agressivité. Telle n’est pas l’explication que fournit Mathis à l’action de la fumée. Tous les apiculteurs sont à même d’entendre un « bruissement » intense au moment de l’enfumage : ce n’est point le fait d’une agitation désordonnée, signe d’une agonie prochaine, mais plutôt d’un réflexe tout à fait adapté aux circonstances : soucieuses de maintenir dans la ruche un air respirable, les abeilles se mettent en mesure de chasser la fumée intempestive ; le « bruissement » que l’on décèle correspond à une ventilation massive déclenchée par l’action de la fumée dans les voies respiratoires des insectes. Aussi longtemps qu’est maintenu l’enfumage les ventileuses maintiennent leur activité et c’est pourquoi le réflexe de défense passe au second plan.

Le travail des butineuses

Comme dans la récolte du nectar, les butineuses montrent un souci permanent de ne jamais puiser à des sources différentes : elles rapportent à la ruche des « pelotes » uniformément jaunes, brunes ou orangées suivant la nature des fleurs qu’elles ont visitées et ne pratiquent jamais le panachage.

La récolte du pollen est rendue possible grâce à une adaptation très poussée des pattes- postérieures surtout- des butineuses à cette fonction : ni les mâles ni les reines ne présentent ces caractères adaptatifs particuliers.

La face externe du tibia des butineuses est creusée d’une corbeille dans laquelle s’amasse la récolte. La patte est dotée aussi de petits organes en forme de râteau, de brosse, de peigne, tout l’attirail du spécialiste de la récolte de pollen. Quand la butineuse revient à la ruche, elle confie son butin aux magasinières qui l’entassent dans des alvéoles comme elles font du nectar.

Un morceau de sucre plus intéressant que les autres

Nous savons déjà que les abeilles distinguent un certain nombre de couleurs, notamment le jaune, le bleu-vert, le bleu-violet et l’ultraviolet mais pas le rouge. Pourquoi avons-nous dit alors que les abeilles étaient capables de distinguer le bleu du rouge ? C’est que pour les fleurs rouges les abeilles perçoivent en réalité les rayons ultraviolets réfléchis par les pétales ; il n’est pas impossible que les ultraviolets correspondent chez les abeilles à des teintes que nous, humains, ignorons parce que notre rétine n’est pas sensible à ces rayons. Il paraît que très fréquemment les nectaires des fleurs ne réfléchissent pas les ultraviolets : elles apparaîtraient alors comme des taches noires aux butineuses qui les repéraient immédiatement.

Mais si la vue est importante, nous ne devons pas négliger le rôle des sens olfactifs dans ce domaine. En même temps que leurs formes et leurs couleurs, les parfums si caractéristiques des fleurs sont des critères infaillibles de reconnaissances. Ne voulant pas trop nous attarder aux moyens dont dispose l’abeille pour détecter les sources de nectar et de pollen, essayons plutôt de voir ce qui se passe en cas de découverte par une éclaireuse d’une prairie de fleurs. Relatons tout d’abord les extraordinaires expériences de Françon : elles nous feront tout de suite comprendre qu’à l’image des fournis les abeilles savent parler à leurs compagnes et non seulement les prévenir de l’existence d’une source alimentaire intéressante mais encore leur préciser sa localisation.

Capturant une abeille en cours de butinage, Françon l’enferme dans un verre en présence d’un morceau de sucre. Au cours de ses nombreuses tentatives pour se libérer, l’insecte entre en contact avec le sucre qui semble l’intéresser malgré une situation « angoissante ». Libérant l’abeille après l’avoir marquée d’un trait de peinture, Françon constate qu’après avoir repéré la position du morceau de sucre elle s’en va (sans doute vers la rucher) puis revient se poser sur le sucre. L’abeille exécute ainsi plusieurs voyages, mais la marque de peinture permet de constater que c’est toujours le même insecte qui revient. Si au lieu de laisser le sucre sec, peu favorable à la récolte, Françon l’humecte généreusement d’eau, il constate que la butineuse ne revient plus seule : une, deux, trois, puis de nombreuses abeilles l’imitent dans son va-et-vient ; le morceau de sucre rigueur nous pouvons tirer des conclusions : quand l’abeille trouve une source nutritive difficile à exploiter ou pauvre, elle garde pour elle le secret de sa découverte comme si elle jugeait inutile de déranger ses compagnes pour si peu. Quand au contraire la source est jugée importante, la butineuse fait appel à ses compagnes qui l’aideront volontiers. C’est ce qui se passe quand une « éclaireuse » découverte un tilleul en fleurs : elle se hâte d’aller en avertir sa ruche. Cela signifie que les abeilles ont un langage à elles et que leur sens de l’orientation leur permet de retrouver aussi bien l’arbre que leur habitation.

Ambroise