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Quand les citadins font leur miel de l'élevage d'abeilles
Par Brigitte Vital-Durand - Libération 18 janvier 2006 |
La
première ruche de bureau est installée dans le XIe arrondissement de Paris, au
deuxième étage de l'agence de communication Anatome. De premier abord, elle n'a
l'air de rien. Des caisses ou «hausses» sont entassées à même la moquette,
dans un angle du bureau près de la fenêtre. La caisse d'en bas, où vit la reine,
est reliée à l'extérieur par un court tuyau rond qui traverse le mur, comme un
tuyau de poêle à charbon. A sa sortie un simple trou sur la façade , on
remarquait hier un petit va-et-vient d'abeilles. Car l'hiver, quand il ne fait
pas trop froid, elles travaillent encore.
Guidées
par le soleil.
En ce moment, les
abeilles ne sont plus que 30 000 à vivre dans la ruche. Cet été, on en comptait
60 000 à 80 000. Les butineuses s'envolent alors au-dessus des passants et des
voitures pour aller chercher des pollens dans un rayon de trois kilomètres.
Partant des environs du métro Voltaire, elles vont sur les marronniers des
grands boulevards, les acacias de la place de la République, dans les beaux
jardins du boulevard Richard-Lenoir. Elles butinent jusqu'au cimetière du
Père-Lachaise, à 300 mètres de leur bureau à vol d'abeille. Employées
industrieuses et fidèles, elles reviennent toujours à leur ruche, guidées par le
soleil même s'il y a des nuages.
En se penchant par la fenêtre, l'apiculteur amateur, Henri Meynadier, 58 ans,
patron d'Anatome, les voit rentrer toutes couvertes d'orange, de jaune, de
blanc, selon leur lieu de butinage, les grains de pollen s'accrochant à leurs
poils branchus. Le 22 novembre, l'apiculteur a récolté son premier miel de
bureau, 38 kilos, blond, lisse, onctueux.
Cette ruche témoin a une ambition citoyenne. Elle veut faire la preuve que
l'abeille domestique peut coloniser au coeur des villes. Chacun peut faire son
miel, affirme Henri Clément, président de l'Union nationale de l'apiculture
française (Unaf), qui a
présenté hier l'innovante ruche de bureau. Apiculteur dans les Cévennes, il
souhaite faire la démonstration que, tel le canari des mineurs qui prévenait des
coups de grisou, l'abeille est une «sentinelle de l'environnement». Menacée dans
les campagnes, c'est en ville qu'elle est paradoxalement la plus tranquille, à
l'abri de ses ennemis les pesticides comme le Gaucho ou le Régent qui la tuent
(1). Les jardinières accrochées aux balcons des immeubles, les plates-bandes des
squares, les parcs, les «coulées vertes», offrent aux abeilles une diversité
disparue dans les campagnes, où règne la monoculture avec ses champs de colza à
perte de vue. Car une fois ce colza ou la luzerne ramassés, l'abeille n'a plus
rien à butiner, et elle meurt.
Pollution
évitée.
En ville, il n'existe
même pas de réglementation contraignante. Chacun peut installer sa ruche où il
le désire. Il suffit d'un toit, d'une terrasse, d'une cour ou d'un bout de
jardin. Ou, donc, de n'importe quelle pièce, à condition de prévoir une issue
vers l'extérieur. Une ruche coûte environ 250 euros avec sa colonie, soit une
reine et 30 000 sujets. Reste à s'habituer aux vibrations, aux odeurs de cire
chaude et de venin qui s'exhalent des «hausses» (2). Un miel fameux l'abeille
vole au-dessus de la pollution atmosphérique récompense l'amateur. En
témoignent les productions des ruches officielles de Paris. Comme au jardin du
Luxembourg, avec ses «ruchers écoles», et la formidable récolte des ruches
installées sur le toit de l'opéra Garnier, où les abeilles arrivent à produire
jusqu'à 100 kilos de miel.
En plus du nectar, les ruches personnelles offrent une «activité déstressante»,
d'après le patron d'Anatome, qui ne se lasse pas de regarder le travail des
ouvrières de son bureau. Selon lui, aucune n'a piqué ses autres employés.
Brigitte Vital-Durand
(1) Lire page 10.
(2) Une ruche au fond du jardin d'Henri Clément (éditions Rustica)