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La mystérieuse disparition des abeilles

Article tiré du Figaro du 02 Novembre 1999

La production de miel est réduite d’un tiers à 90% selon les régions. Le ministre de l’Agriculture va se prononcer définitivement sur le sort du Gaucho, l’insecticide mis en cause.

Un peu partout dans le monde, les scientifiques s’inquiètent de phénomènes de "désorientation et de dépopulation massive des abeilles". Ils croient à l'offensive de virus jusqu’alors non pathogènes. En France, les apiculteurs soupçonnent un insecticide commercialisé sous le nom de Gaucho. Le fabricant, Bayer, conteste cette version .Le ministère de l'Agriculture, Jean Glavany, avait suspendu la commercialisation du produit en Janvier dernier, et doit prendre décision définitive prochainement après avis du Conseil d’Etat et de la commission des toxiques.

Malformations, lésions des systèmes digestifs et nerveux, troubles du comportement, convulsions. Les abeilles présentent aujourd’hui toutes sortes de symptômes qui révèlent un état de santé précaire. Certaines ne parviennent plus à voler, d'autres ne retrouvent pas leur ruche, d'autres encore, déformées par la maladie, sont refoulées par leurs congénères, qui ne les reconnaissent pas. Ces manifestations, déclenchées par des virus différents, provoquent toutes une baisse inquiétante du nombre des abeilles et l'effondrement de la récolte de miel.

Confrontés à ce problème, il y a deux ans, les apiculteurs français ont mis en cause le Gaucho. un insecticide vendu dans soixante-dix pays mais tout nouvellement utilisé sur le tournesol. Pure coïncidence, dit le fabricant, Bayer.

Néanmoins le ministre de l’Agriculture a préféré suspendre, en décembre dernier, l'utilisation de l’imidaclopride, le principe actif du Gaucho, jusqu'à plus ample informé (voir nos éditons du 8 octobre 1996 et du 16 janvier 99). En fait, il devrait très prochainement prendre une décision après avis du conseil d’état (sollicité par Bayer, qui conteste le principe de précaution (1) invoqué par le Ministre, et de la commission des toxiques, à laquelle le groupe allemand a du fournir des études complémentaires.

Soupçons

L’affaire est délicate car rien , à ce stade ne permet d’établir formellement la responsabilité du Gaucho dans la disparition des abeilles. Ni les expérimentations menées, ni les études complémentaires. Cette année encore, les apiculteurs font état d’un déficit de production de miel de 30 à 90 % en Beauce et dans six départements (2). Pourtant on n’y traite plus le tournesol à l’imidaclopride. Mais les soupçons ont la vie dure, car certains pesticides sont toxiques pour les abeilles. ils sont d’ailleurs signalés comme tels. Des pyréthrénoides ont entraîné la mort de colonies entières d'abeilles. Les organophosphorés sont souvent mis an cause par les apiculteurs, mais le groupe Bayer refuse tout parallèle avec le Gaucho : "les pyréthrénoides se pulvérisent sur les feuilles, alors que le Gaucho sert a traiter les semences. Les abeilles n'ont donc pas de contact direct avec le produit", explique le directeur du département agromarketing.

Pathologie complexe

En fait, les abeilles étant exposées à des affections multiples susceptibles de se développer de façon combinée, tout diagnostic les concernant est devenu difficile.

Dans le monde entier et depuis de nombreuses années, des milliers de colonies sont victimes de maux mystérieux, qu'on a convenu d’appeler à défaut de mieux "maladies de la disparition ou maladies du dépérissement". Ces pathologies se manifestent par une surmortalité à laquelle à laquelle concourent aléas climatiques, déficiences génétiques, malnutrition et maladies.

La nouveauté n'est pas là mais dans les symptômes récemment observés : les difficultés lors du vol et les désorientations, assez graves pour que les abeilles ne retrouvent plus leur ruche et meurent, quelque part dans la nature, pense-t-on. Tout se passe comme si le varroa jacobsoni, un acarien, qui est en soi un véritable fléau, servait de "seringue" pour inoculer d’autres virus. Théoriquement, le varroa détruit les larves, mais certaines d'entre elles survivent, donnant naissance à des abeilles plus petites, mal formées. Leur vol est perturbé, les glandes qui fabriquent la cire ne fonctionnent plus normalement. Dans sa forme subaiguë, la varroase affaiblit les ouvrières qui ne nourrissent plus les larves que pendant cinq jours au lieu de quinze. Elles négligent l'entretien de la ruche et perdent leur agressivité à l'égard les étrangères qui viennent piller la colonie.

En trente ans, ce parasite venu d'Asie s'est propagé dans le monde entier, bien aidé par le commerce d'importation d’abeilles auquel se livrent les apiculteurs pour grossir leurs colonies. Le varroa est devenu résistant à tout traitement dans plusieurs zones de France et d'Italie. Or, et c’est bien là la source d'inquiétude majeure des entomologistes, il ne se contente pas d'affaiblir les abeilles en leur pompant l’hémolymphe, mais il rend pathogènes les virus qu'il transmet. Les entomologistes ont observé ce phénomène avec le virus de paralysie aiguë (AIPV), qui, ingéré, n'entraîne aucune affection, alors qu'introduit dans l'hémolymphe il est mortel. Or chaque varroa contient assez de virus pour infecter jusqu'à 100 000 abeilles ! en quatre jours, l'APV se développe jusqu'a tuer les abeilles, qui ont d'abord des difficultés à voler, et se mettent à errer loin de leurs colonies. Même scénario avec les spiroplasmes, qui, dans l'hémolymphe, deviennent pathogènes et provoquent les mêmes désordre, que l’APV.

Depuis trois ans les apiculteurs allemands sont témoins de ces problèmes. comme les Français, les Italiens, les Canadiens, les Russes et d’autres. La situation est devenue très préoccupante et ne trouvera sans doute pas de solution sans une formation des producteurs de miel, dont seulement une centaine sur 100 000 on France sont considérés comme professionnels. Pour M Ducos de Lahitte, de l’école vétérinaire de. Toulouse, il est indispensable de former les apiculteurs à l’apprentissage du diagnostic. La réglementation oblige à déclarer les maladies aux services vétérinaires, mais elle n'est qu'imparfaltement appliquée. Quant au commerce d’essaims d'abeilles largement internationalisé, il mériterait sans doute une législation spécifique et un système de contrôle qui n'existent pas aujourd'hui en France.

Marie Josée COUGARD

(1) C'est la première fois que le principe de précaution a été invoqué pour suspendre la vente d’un pesticide.
(2) Vendée, Deux Sèvres, Indre, Cher, Loir et Cher, Gers


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