L'ILE DONT LA REINE
EST UNE ABEILLE

Article paru dans le "Pèlerin Magazine" n° 6066 du 5 mars 1999

 

punaise.gif (183 octets)Si vous passez par le marais salé de l'île d'Yeu, sachez que vous êtes à deux pas d'un sélectionneur d'abeilles exceptionnelles, presque inconnu de ses voisins. Des années de travail acharné ont offert à son île d'adoption une espèce d'abeille particulière, convoité dans le monde entier.

Leur maison de famille est un ancien hangar enfoui dans la verdure. A Saint-Sauveur, dans la douceur du climat de île d'Yeu, vivent Patrick Vienne, Marie-Renée Guilleric et leur trois enfants.

Mon aventure, dit-il modestement, c'est d'abord ma rencontre avec les reines du Caucase. En 1978, je vivais à Paris et je travaillais dans une banque. Un beau jour, j'ai décidé de réaliser mon projet et j'ai tout simplement démissionné, pour suivre une formation classique d'apiculteur .Puis je me suis senti prêt et j'ai monté mon propre élevage de reines dites des " Monts du Caucase ".

C'est une abeille extraordinaire, dont les qualités morphologiques en font presque un idéal apicole : une longue langue qui permet de butiner dans les fleurs les plus profondes, une " fourrure " abondante qui accroche bien le pollen et un caractère si pacifique que mes enfants peuvent s ' approcher sans danger .

Pour élever des reines sans risquer de croisements avec des faux-bourdons indésirables venus de ruches à des kilomètres à la ronde, il faut une barrière aussi infranchissable que l'océan. L'idée d'élever des reines sur une île pour préserver leur pureté génétique avait déjà été expérimentée. Patrick choisit la côte sauvage de l'île d'Yeu et s'y installe en famille. D'une vieille camionnette Citroën, il fait son laboratoire d'insémination artificielle et en 1986, devenu sélectionneur, il commercialise ses premières reines. Depuis, son carnet de commandes est plein et ses abeilles sont exportées par la poste à travers l'Europe.

Jadis, les mariage d'abeilles étaient fait sans véritable contrôle. Aujourd'hui, en travaillant beaucoup, on peut obtenir presque ce que l'on désire par la sélection. Mais les abeilles sont des êtres sensibles: si l'on veut que le caractère soit possible, il faut que le sélectionneur sache respecter les caractères particuliers à chaque variété. il doit savoir manier les caractères dominants, ceux qui sont en visibles à la première génération et le restent dans les suivantes, et les caractères récessifs, qui apparaissent en général à la deuxième filiation. il lui faut à la fois de l'intuition et de la rigueur pour parvenir au terme d'un programme de sélection.

L'expérience devient cruciale pour se substituer à la nature, devenir en quelque sorte une toute puissance qui pèse sur le destin d'un microcosme en choisissant telle ou telle reine. Une reine peut être inséminée de manière instrumentale pendant une période qui va de quelques jours à plusieurs semaines après son éclosion. C'est un acte très périlleux car la moindre blessure peut causer des infections empêchant la ponte. Une entaille trop profonde et sa vie est menacée car les abeilles sont hémophiles. La semence de vingt à cinquante mâles est requise pour remplir la spermathèque de la reine, anesthésiée au CO2 et immobilisée dans un tube plastique. Après cinq jours, la reine commence à pondre. Dans un milieu propice, l'œuf se développe en trois jours et une larve naît, semblable à un ver. Marie-Renée la prélève délicatement avec un pinceau et la place sur une goutte de gelée royale, dans une cupule qui sera ensuite introduite dans une ruche alimentée par diverses protéines et du miel. Adoptée par les ouvrières, la larves va grossir rapidement jusqu'à ce que son cocon, ou cellule royale, soit close. Je place alors cette cellule en incubateur pendant cinq jours à 35° C. Juste avant sa naissance, nous transportons la future reine dans sa mini ruche individuelle où elle éclora et créera plus tard sa propre colonie, après insémination.

Les mutations sont dues à des transformations spontanées ou provoquées par des chromosomes et j'ai obtenu des abeilles aveugles pour un meilleur rendement, car cette mutation, si dangereuse pour la ruche dans la nature, sert mon dessin d'éleveur. Tâtonnement et déception jalonnent notre parcours, mais on peut trouver sa récompense dans l'obtention d'une reine exceptionnelle dont le prix peut atteindre 30000 F. C'est rare. Patrick Vienne encourage la naissance de reines aveugles car les faux-bourdons issus de ces reines naissent eux aussi aveugles, ce qui limite les risques d'hybridation incontrôlée avec les autres ruches du pays, quand ces reines sont vendues et parviennent au bout du monde. Actuellement, la seule voie pour découvrir une reine d'élite passe par la fécondation artificielle. Pour fixer les caractères avantageux d'un individu, il faut choisir des mâles issus de la même famille Que la reine et surtout ne pas la laisser s'accoupler avec des inconnus faute de quoi on ne pourra garantir le succès de la sélection. Plus étonnant encore, une mission a été assignée aux mâles aveugles qui, grâce à leur épaisse fourrure, attire les varroas et autres parasites qui menacent le couvain. Quand ils sortent, " ils emmènent définitivement ces hôtes indésirables avec eux et, incapables de se diriger, meurent à l'extérieur, sans pouvoir revenir à la ruche.

L 'heure de gloire des faux-bourdons sonne à la saison des amours. Dans la nature, les reines s'accouplent une vingtaine de fois en deux ou trois jours. Elle reviennent à la ruche portant à l'extrémité de l'abdomen les restes des organes génitaux du dernier mâle avec lequel elles se sont accouplées. Ce bal d'abeilles se déroule par temps chaud et clair et attire des centaines d'individus en formations serrées: pelotes et queue de comètes, suivis d'un bourdonnement intense.

Selon Patrick Vienne, une légende bien implantée dans la croyance apicole veut que le mâle, ivre d'amour, trompé par la cohue du bal, irait jusqu'à étreindre passionnément un papillon ou un criquet de passage, qu'il lâcherait brutalement en réalisant son erreur et repartirait vers le ciel de plus belle. En fait, les mâles ont une excellente vue et ont chassé avant la noce tout intrus de l'espace aérien ! Hélas pour eux. des prédateurs ailés guettent ce grand événement: les terribles martinets en profitent pour faire le" plein de faux-bourdons et repassent sans cesse, jusqu'à satiété. Ce sont les plus grands ennemis de Patrick. contre lesquels il s'avoue désarmé, puisque ces oiseaux sont protégés.


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