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Le travail des abeilles, une infinité de transhumances
par Ali Habib - Article du "Monde" paru le 22/08/01



Pierre Dassonville, le 9 mai,
dans ses ruches à Plouegat-Moisan 
Sur 40 000 tonnes de miel que les Français consomment par an, plus de la moitié est importée. Le petit monde secret des 80 000 apiculteurs de l'Hexagone a conservé ses méthodes artisanales. Et l'activité, vieille comme le monde, est aussi sensible aux variations météorologiques qu'aux insecticides.

SEPTEUIL (Yvelines)

Marcel Patault, presque octogénaire, et soixante années de métier derrière lui, ne lâchera pas comme cela "ses" abeilles. Même s'il a passé la main à son fils, qui dirige à présent l'exploitation apicole familiale à Septeuil, un bourg cossu d'à peine deux mille habitants, dans une zone des Yvelines préservée de l'avancée du béton, entre Mantes-la-Jolie et Houdan. L'élevage des reines, il en fait toujours son... miel : lever très matinal, constante inspection des "ruchettes" (le lieu où sont élevées les jeunes reines, à l'écart des autres abeilles), surveillance et sélection des larves, des nourrices, etc. Ce demi-siècle de passion délicate et absorbante lui a forgé une réputation flatteuse au sein du milieu apicole français.

Avec la sériculture (l'élevage des vers à soie), le petit monde, secret et très individualiste, de l'apiculture est le seul exemple d'activité où l'homme tire directement profit de l'élevage des insectes. La récolte de miel reste toujours une tâche artisanale. A la différence des animaux domestiques, le comportement des abeilles n'a pas pu être modifié par l'homme, qui doit donc s'adapter à elles et non le contraire. "Ah, ça ! ce n'est certes pas un métier de feignant. Il ne faut pas avoir peur de faire des heures supplémentaires, dit, l'oeil goguenard, l'ancien président du syndicat des producteurs de miel de la région parisienne. Et puis, contrairement à ce que l'on peut penser, nos ruchers bougent souvent puisque nous suivons le rythme de floraison des espèces à butiner !"

Justement, son fils est parti, dès potron-minet, déplacer quelque 35 ruches de 50 000 abeilles chacune, en bordure de la forêt de L'Isle-Adam. Elles y resteront, sans surveillance, entre huit et quinze jours, en fonction des conditions climatiques. Puis il faudra les ramener et, peut-être, repartir avec de nouvelles unités pour un autre endroit mellifère. Cette transhumance sur les lieux de forte miellée garantit à l'exploitant la diversité et la qualité du miel récolté.

Les Patault ne se plaignent pas de ces conditions de travail. "Il en a toujours été ainsi", assure le patriarche, qui se rappelle que son grand-père l'avait mis en garde, lorsqu'il lui avait fait part de sa volonté d'abandonner l'amateurisme pour se lancer dans une production plus conséquente : "Tu ne va pas pouvoir vivre avec cela." "Voyez, le résultat", souligne, non sans fierté, Marcel Patault.

Selon les années, l'exploitation utilise entre 700 et 800 ruches, réparties en 25 ruchers disséminés sur des terrains de paysans amis - moyennant une petite redevance en miel - dans un rayon de 30 kilomètres.

Visités tous les quinze jours environ, ces ruchers assurent une production annuelle d'une vingtaine de tonnes de miel, auxquelles il faut ajouter, depuis peu, la récolte de pollen et de gelée royale dont la demande augmente et celle, encore très artisanale, de miel fermenté, ou hydromel.

La production mondiale annuelle de miel a avoisiné 1,2 million de tonnes en 1999. L'apiculture est une affaire vieille comme le monde, aiment à rappeler ceux qui l'exercent : elle était déjà pratiquée sous forme de cueillette au néolithique, pendant les pérégrinations des populations, bien avant leur sédentarisation et l'apparition des premières cultures. C'est dans l'Egypte des pharaons que l'apiculture s'est perfectionnée - vers 2 500 avant l'ère chrétienne. Sous le nouvel Empire, en effet, les ruches, bien qu'encore rudimentaires, devinrent plus "confortables" : elles préfiguraient déjà, à quelque chose près, celles de notre époque.

Mais la véritable naissance de l'apiculture moderne se situe au début du XIXe siècle. "Il y a eu une véritable révolution qui a permis à l'apiculture de devenir une des branches à part entière de l'agriculture", explique François Jeanne, responsable de l'Office pour l'information et la documentation en apiculture (Opida), créé par les professionnels. "En France, le monde apicole a connu un fort développement dans les années 50, poursuit-il. Mais c'est un monde très fluctuant car, mis à part les professionnels qui en vivent, la majorité des exploitants ne pratiquent l'élevage des abeilles qu'en appoint à d'autres productions."

Les Français sont amateurs de bon miel. Ils en consomment environ 40 000 tonnes par an. La demande dépasse largement la production nationale, qui atteint à peine les 18 000 tonnes, et la tendance ne semble pas devoir s'inverser. Le nombre des apiculteurs subit, en effet, une lente érosion. Les performances de quelques professionnels, qui ont mis la technologie au service de la qualité de leur miel, ne suffisent pas à masquer ce recul. "Les jeunes ne veulent pas reprendre le métier de leurs parents, parce qu'ils estiment qu'il est très difficile par rapport au profit qu'ils peuvent en tirer", se désole Michel Béraud, président du syndicat des producteurs de miel de France (SPMF). "De plus, ajoute-t-il, les producteurs étant très individualistes, c'est une filière difficile à organiser, où le petit artisan pèse le même poids que le gros producteur", ce qui ajoute aux difficultés pour entamer une démarche commune.

Mais pour Michel Béraud, les perspectives d'avenir sont avant tout liées à l'évolution du marché - "les prix du miel en vrac stagnent depuis quinze ans ; les consommateurs ne veulent pas toujours payer le prix de la qualité, face à une concurrence souvent déloyale des produits étrangers" - et à des problèmes phytosanitaires, récurrents depuis une dizaine d'années. Déjà largement affectés par les mauvaises conditions météorologiques - froid, pluies, etc. – qui déciment et affaiblissent leur cheptel et les rendent propices aux attaques virulentes d'un parasite, le varroa, les apiculteurs sont unanimes pour dénoncer un autre fléau, responsable, selon eux, de la dépopulation de leurs ruches: le Gaucho, un insecticide agricole, produit par la firme Bayer pour traiter, en particulier, le tournesol (Le Monde du 17 novembre 2000).

"40 % des abeilles qui vont sur du tournesol traité au Gaucho disparaissent en quelques jours: elles perdent le sens de l'orientation et meurent sans rejoindre la ruche. Dès le lancement de cet insecticide, j'ai sonné le tocsin en Indre, où j'ai mes ruches. On court droit à la catastrophe écologique", s'indigne Maurice Mary, vice-président de l'Union nationale des apiculteurs de France (UNAF).

Le ministère de l'agriculture a bien du mal à se faire une religion, entre la colère des apiculteurs et Bayer qui nie toute implication de son insecticide - au chiffre d'affaires très important - dans l'hécatombe qui frappe les abeilles. En janvier 1999, le ministère a, cependant, suspendu le Gaucho pour deux ans, appliquant pour la première fois le principe de précaution aux pesticides. La mesure a été reconduite pour deux ans supplémentaires en février 2001, et Jean Glavany a décidé d'engager une étude épidémiologique nationale "qui n'exclura aucune question sur les causes possibles des troubles des ruchers".

Ali Habib

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